theatre-contemporain.net

 
vous êtes ici : Accueil Spectacles Jimmy, créature de rêve A propos de la pièce
Partager ce spectacle » 
 
 
 

A propos de la pièce

Quand on demande à Marie Brassard de se définir, elle n’hésite pas une seconde : " Je suis une actrice ." Pourtant, dans Jimmy, créature de rêve, elle fait tout : elle écrit, conçoit les costumes, les maquillages, décide du décor, des éclairages et dirige l’actrice. Marie Brassard insiste : c’est le point de vue d’une actrice qui se place au centre du jeu pour découvrir la forme que peut prendre l’objet qu’elle imagine en le projetant hors d’elle.

Créer dans une autre dimension. Ce qui l’intéresse, à vrai dire, ce sont les formes abstraites, comme dans une toile ou une musique qui, bien qu’elles ne reproduisent pas des formes familières, nous remuent au plus profond de nous-mêmes. Elle fait aussi référence à deux artistes photographes, Cyndy Shermann et Nan Goldin, qui l’inspirent dans leur approche de la représentation du corps comme objet de métamorphose ou de travestissement. Pour créer ce personnage qui ne ressemble à personne dans la réalité, elle dessine beaucoup, improvise et enregistre beaucoup sur magnétophone ce qu’il a à raconter. Ensuite elle l’écoute, fait le tri, organise sa parole. Poussant l’idée de l’abstraction, elle dit que Jimmy vit dans une autre dimension, dans l’univers des songes où les êtres les plus bizarres sont réels, pour peu qu’on ait l’habitude de transiger avec ces figures qui animent nos nuits, nos rêveries éveillées, nos productions fantasmatiques. Habitude que Marie Brassard pratique depuis quelques années en écrivant ses rêves, dont certains se retrouvent tels quels dans le spectacle. Elle raconte aussi que petite, elle ne redoutait pas l’heure du sommeil, car l’idée de plonger dans l’univers des rêves, qu’elle croyait être le néant ou la mort, suscitait chez elle la plus grande curiosité.

L’artiste dans l’acteur. Jimmy, créature de rêve est entièrement fait de l’étoffe de ses rêves : rêves d’une femme d’explorer en toute liberté l’univers du fantasme sexuel, rêves d’une actrice de se prêter à toutes les métamorphoses possibles et impossibles, rêves d’une artiste de créer des univers et des êtres de pure fiction, étrangement reconnaissables. Dans son spectacle, Marie Brassard éprouve un plaisir fou à transgresser les règles du jeu en faisant de sa créature de rêve le véhicule de l’actrice et non l’inverse, pratique courante au théâtre, au cinéma, dans les téléromans. Revendicatrice, Marie Brassard ? Pas vraiment. Elle serait plutôt du genre à penser que l’acteur est un médium extraordinaire pour accéder à ce qui se trame derrière les apparences, dans le monde de l’imaginaire, le vrai territoire de la création.

Trouver son plaisir. Sa créature de rêve, " beauté fatale, super pétard ", dit-elle en riant, est hallucinante de vérité et d’irréalité, à la fois adulte et enfant, mi-homme et mi-femme, avec ses longs cheveux noirs, tressés, ses traits et sa voix masculine, sa poitrine de femme et son sexe d’homme. L’histoire qu’il raconte est absolument invraisemblable et parfaitement crédible. " Vous qui rêvez, ça vous est déjà arrivé dans un rêve d’être sur le point de parvenir à l’orgasme ? Vous vous réveillez brusquement juste avant, habité par une sorte de plaisir gigantesque, inimaginable dans la réalité. Avec toute la force dérisoire de votre volonté, vous refermez les yeux. Vous reprenez lentement la position exacte que vous aviez quand vous les avez ouverts. Vous essayez de retourner là où vous étiez. Á cet endroit. "
C’est précisément là où Jimmy, personnage né en 1950 à l’âge de trente-trois ans dans le rêve d’un général américain – mort depuis, le pauvre -, voudrait bien retourner. On le comprend. Sauf qu’une actrice montréalaise l’a rêvé dans d’autres circonstances et qu’il est devenu la proie des fantasmes d’une femme. A son grand désespoir, puisqu’il est coiffeur homosexuel, amoureux fou d’un certain Michel qu’il a failli embrasser dans le rêve lubrique du général dont le cœur a lâché au moment fatidique, et qu’il ne vit que pour retrouver cet instant d’excitation extrême. Toujours à cause de cette actrice qui a vraiment trop d’imagination ou de suite dans les idées, en répondant par l’affirmative aux questions qu’elle se posait quand elle était petite, Jimmy est devenu un personnage de théâtre qui vit et raconte des choses que lui, personnellement, n’aurai pas pu inventer et encore moins oser en public.
Marie Brassard n’a vraiment rien à son épreuve. Mine de rien, derrière le plaisir de faire valser les barrières de la censure et du rationnel, de nous mener en bateau dans les zones d’un plaisir délicieusement ambigu, l’actrice rêve son métier, son théâtre, se donne la permission comme artiste de créer de la réalité. On entre avec elle dans la caverne d’Ali Baba et on s’amuse follement.

Lorraine Hébert