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Entretien

GLISSEMENT VERS L’INTIME…


Entretien avec Françoise Courvoisier réalisé par Anne-Sylvie Sprenger - Extraits

Je l’aimais, je crois que c’était un coup de foudre?

J’avais beaucoup aimé le recueil de nouvelles Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, donc je guettais la sortie de la publication suivante. Quand elle est sortie, je l’ai achetée tout de suite, et là ça a été vraiment très fort. Elle a cet art du grand auteur de nous parler de nous. J’ai été fascinée par l’extrême justesse de la description, notamment du sentiment amoureux, et des dialogues.

Est-ce aussi ce ton qu’elle a, à contre-courant du cynisme ambiant qui t’a séduite?

J’aime aussi les auteurs totalement désespérés ! Mais c’est vrai que ce qui est épatant avec Anna Gavalda, c’est que les personnages peuvent se dire les pires vacheries, on sent une tendresse immense dans le regard qu’ils portent l’un sur l’autre. Anna Gavalda appelle ça « la théorie des dominos inversée » parce que contrairement aux dominos, qui se font tomber les uns les autres, ses personnages se relèvent les uns les autres. Cela sans aucune mièvrerie, au contraire. Dans Je l’aimais, il y a même une grande violence entre les personnages, par moments, qui s’envoient des fions, se lancent à la figure des choses qui font mal… mais cette franchise va les aider à avancer. Pierre, le beau-père plutôt coincé et pétri dans les convenances, finit par se confier de façon totalement surprenante et anticonformiste. De son côté Chloé, la belle-fille abandonnée brutalement par son mari, au cœur du drame et à priori sans aucun espoir, entreverra finalement qu’elle n’est peut-être pas si perdante…

Ici la parole est la seule action, celle du souvenir, celle de la confrontation, comment vas-tu faire pour que le texte vive pleinement sur scène?

Ce qui est ennuyeux au théâtre, c’est quand les personnages ne bougent pas. Or ici, il y a une véritable action, qui se passe dans le for intérieur : à la fin de la nuit, tout au bout de leur longue conversation, ils ne sont plus pareils. Ni l’un ni l’autre. Le mouvement se fait à l’intérieur de leurs âmes, de leurs têtes… comme souvent, que ce soit chez Pinter ou Duras. Ça passe par plein d’états.

Tu vas, il me semble, de plus en plus vers des drames de l’intime et du quotidien…

Quand des auteurs l’expriment si bien, ça donne envie, forcément. Je crois que ce que vivent ces deux personnages, une sorte de catharsis - ils se vident, « dénouent leur pelote » ou « touillent leur chaudron », pour utiliser les termes de Gavalda - sera partagé par beaucoup de spectateurs. Je pense que c’est aussi ça qu’on peut offrir aux spectateurs : l’envie ou le courage de s’interroger sur son propre parcours intime. Et puis le couple, c’est quelque chose qui me fascine : on peut dire tout et son contraire. Par exemple, je peux me réjouir qu’Untel et Untel soient toujours ensemble après trente ans, et en même temps trouver tout aussi formidable d’apprendre qu’un autre couple se sépare…

Justement, Anna Gavalda amène aussi un regard pas très consensuel sur la fidélité...

J’aimerais que cela reste ouvert, qu’il n’y ait pas un regard définitif.

Pourtant, il me semble qu’elle prend le parti de la passion…

Je fais semblant de ne pas le voir... (rires) Je n’aimerais pas déconsidérer les couples qui restent ensemble, mais finalement, à demi-mot, c’est ça qu’elle dit... D’un autre côté, si Pierre avait quitté sa femme pour Mathilde, rien ne dit que cela aurait duré… Ce qui est terrible, c’est qu il n’y a jamais de solution idéale, on fait « au moins pire ». Il y a des moments extraordinaires dans la vie à deux, bien sûr, mais je trouve compliqué. Ceux qui prétendent que le couple n’est pas une affaire compliquée, je ne les crois pas. C’est des choix qui sont redoutablement difficiles. Dans le choix de Pierre, le choix de rester, il n’y a pas que de la lâcheté. L’auteur amène toutes sortes de nuances.

En fait, la seule fidélité qui compte, c’est celle que l’on se doit à soi-même…

Absolument. Et je crois que c’est ce qui est le plus difficile : ne pas se trahir soi-même. Pierre s’est trahi en renonçant à sa passion, il s’est rendu malheureux. En plus, en voulant privilégier sa femme, il ne l’a pas non plus rendue heureuse. On essaie de tout préserver, et du coup on fout tout en l’air. Les renoncements que l’on fait sur nos propres vies sont rarement bons, car ils entraînent des aigreurs que l’on fait souvent payer à ceux qui nous entourent. La grande difficulté finalement, c’est de réussir à affirmer sa liberté, sans que ça soit au détriment des autres.

Mais est-ce que c’est possible ?

Je crois que tout est une question de dosage. À un moment, le beau-père reprend les mots de son fils : « Je crois que je vais quitter Chloé, ça vaut… ». Faire du mal si ça vaut la peine, c’est peut-être faire du bien. S’il y avait une leçon à tirer, ce serait peut-être celle-là. Et encore… À chacun sa solution. L’amour reste une énigme et heureusement.