theatre-contemporain.net, tout le theatre sur le net

 
vous êtes ici : Accueil Spectacles Je crois que vous m'avez mal compris En savoir plus
 
 

Entretien avec Rodrigo Garcia

par Joëlle Gayot

Vous avez 37 ans. Depuis quel âge écrivez-vous ?

J'écris depuis 1986. Je ne me souvenais pas que j'écrivais, adolescent, mais j'ai retrouvé il y a peu des textes de moi, jeune, dans la maison de mes parents. J'ai été surpris. Je n'étais alors vraiment pas passionné par la littérature. Je préférais de loin la philosophie. Quand vous avez rencontré le théâtre, vous avez, au fond, rencontré votre façon à vous de parler au monde ? C'est curieux. Quand j'étais plus jeune, j'allais beaucoup au théâtre et j'étais très bon public. J'ai été comédien, mais j'étais très mauvais et finalement la logique m'a amené de plus en plus vers la mise en scène. Le théâtre est effectivement, bien plus que le cinéma par exemple, la forme d'expression, le média qui me convient.

Vos pièces sont montées, de plus en plus, en France, par d'autres metteurs en scène. Ca vous fait plaisir ?

Je trouve ça très bien. Mais je suis un personnage schizophrène puisque je suis à la fois dans l'écriture et dans la mise en scène. Même si j'apprécie qu'on s'empare de mon écriture, je ne souhaite pas être concerné par les projets des autres. Je viens pour leurs premières et je m'en vais tout de suite. Chacun fait ce qu'il veut avec mes pièces. Je n'interviens pas comme auteur. Mon travail, c'est la mise en scène et ça me coûterait de m'impliquer dans d'autres mises en scène. De plus, dans mon écriture, il y a une grande liberté puisqu'il n'y a pas de notes de mise en scène. Ce sont des textes en général longs qu'il faut couper, donc les metteurs en scène qui veulent s'en saisir doivent aussi profiter de cette liberté et choisir eux-mêmes leur propre chemin. Mes écrits leur laissent toute latitude d'action et de création. A eux de construire un univers que j'espère être complètement différent du mien. Mon chemin à moi, dans le théâtre, a été singulier et isolé parce que je ne travaille pas de façon traditionnelle et, en Espagne, il n'y a pas vraiment de référence. Il y a des créateurs dont je me sens proche, plus que des auteurs. J'aime les gens qui, comme moi, se situent à la frontière entre le théâtre, la danse, les arts plastiques. Nous avons une sensibilité commune.

Depuis que vous présentez vos spectacles en France, avez-vous remarqué une différence de réaction entre le public français et le public espagnol ?

Entre la culture française et la culture espagnole, il y a beaucoup de similitudes, donc je ne trouve pas qu'il y ait un changement radical de perception, même si, par-ci, par-là, il y a quelques petites différences. Par exemple, l'humour n'est pas le même. Le public français réagit autrement. Mon humour est très ironique, très cruel, et le public le prend plus ou moins bien, ça dépend. Et je sens aussi des différences par rapport à l'appréhension de la nudité. En Espagne, les gens sont moins choqués par la poétique du corps nu, alors qu'en France, c'est parfois interprété de manière obscène.

Votre théâtre, qui est très combatif, est aussi un théâtre de l'urgence, il y a un afflux de vie sur le plateau, comme si vous étiez mû par une nécessité impérieuse ?

Je crois que le théâtre peut être utile socialement. Il n'est pas seulement là pour divertir ou distraire. Il n'est pas seulement un élément culturel. Il a une action sociale concrète. C'est cet enjeu qui m'intéresse. Pour le public, ce n'est pas habituel mais ça peut travailler sur sa sensibilité, le mener vers d'autres esthétiques, d'autres façons d'entrevoir la réalité.

Qu'est-ce qui vous nourrit ? Est-ce que vous lisez beaucoup, et notamment les tragiques puisque tous vos spectacles sont nourris des mythes ?

J'ai une formation classique en littérature. Je lis les auteurs tragiques, bien sûr. C'est la base de mon travail. Mais je veux également explorer la violence, l'ironie, le sentiment de l'humour. Chez les auteurs contemporains, qui me passionnent davantage, deux auteurs m'influencent, pour leur humour et leur ironie justement, Thomas Bernhard, ses nouvelles et ses romans, et Louis-Ferdinand Céline qui est pour moi un auteur essentiel. J'aime aussi beaucoup Robert Walser, son caractère optimiste.

L'ironie et l'humour, c'est, pour vous, un art de vivre ?

C'est la seule façon de dire les choses, qui résonne et qui bouscule.

Propos recueillis par Joëlle Gayot pour le Festival d'Avignon