Il est l’enfant d'une Argentine flamboyante qui depuis trente ans envoûte la création française. Rodrigo García, ultime rejeton d'un Buenos Aires déchiré, est né en 1964. Il
quitte son Amérique du Sud pour l’Espagne en 1986, et fonde à Madrid, trois ans plus tard, sa compagnie la Carnicería Teatro - la Boucherie Théâtre. Il absorbe alors toutes les
influences : Samuel Beckett, Harold Pinter, Heiner Müller, Thomas Bernhard, sans se laisser détourner d’un dessein original, personnel. Dans l’Espagne post-franquiste
acharnée à conquérir toutes les libertés, Rodrigo García sème la zizanie.
Créateur et agitateur, plus attaché à l’expérimentation qu’à la diffusion d’une œuvre aboutie, son écriture et sa mise en scène s’accompagnent d’une démarche de scénographe et de
vidéaste. Il y développe la même représentation tragique d'une figure humaine soumise au désastre permanent de la vie. Traduites dans de nombreuses langues dont le danois et le
polonais, ses pièces relèvent également d’un discours ravageur où le réel, ses turpitudes et sa violence, sont laminés par la vision sarcastique d’une société confinée dans sa
pourriture. Prométhée, After Sun, ou Notes de cuisine, déjà créées en France, ont posé les
premiers jalons de cette représentation qui ignore la modération, l’élégance ou la litote.
Je crois que vous m’avez mal compris est une diatribe contre les familles, la déraison des rituels de l’enfance, l’ambition des paumés, la convention bovine des libertés autorisées. Monologue d’un abominable gamin qui s’interroge sur ce qu’on appelle communément le sens de la vie, le texte ruisselle d’une brutalité réfléchie et assumée. L’aliénation collective de ses contemporains suscite chez son détracteur une philosophie limpide : perdre son temps dans le refus de le plier à la rentabilité des études, du travail et des joies de la normalité. Marcial Di Fonzo Bo, le plus universel des acteurs argentins, poursuit avec Rodrigo García son épopée d’interprète. Après Shakespeare et Copi, Gogol ou Jon Fosse où il fut dirigé par Matthias Langhoff ou Claude Régy, il est maintenant la voix unique et la rumeur contagieuse de ce prophète ordurier. Il fait luire l’éclair d’un orage lourd de lendemains, déchaîné par un auteur assassin.
Pierre Notte