Spectacles
Drames de princesses (La Jeune Fille et la Mort I-V)
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Jackie est le 4ème volet des Drames de Princesses dans lesquelles Elfriede Jelinek évoque le destin et le rôle de la femme à travers différentes figures féminines plus ou moins célèbres.
Dans Jackie, l’auteure entreprend la déconstruction de l’un des grands mythes de la société occidentale, celui de Jackie Kennedy. Le texte tisse à la fois des éléments biographiques, des discours et images médiatiques sur les Kennedy, et la théorie sur le vêtement développé par Roland Barthes dans son Système de la mode. Selon le modèle barthésien, Jackie se présente ici sous trois aspects : Jackie-réelle (la personne civile Jacqueline Bouvier), Jackie-image (Jackie photographiée et la « mode Jackie ») et Jackieécrite (Jackie dépeinte par la presse internationale). Jackie devient ainsi un personnage multiple qui ne cesse de laisser tomber un rôle pour un autre sans jamais trouver de réelle identité.
Le flot ininterrompu de paroles et d’images crée un espace où Jackie n’est plus qu’une surface de projection, un symbole sur papier glacé, éternellement figé et désormais sans vie. Le spectateur est alors obligé de se confronter à ses idées préconçues sur une femme dont les médias ont tenté de maintenir le mythe en vie. Pour Elfriede Jelinek, la femme, morte et vivante à la fois, est à jamais contrainte à une existence vampirique qui l’empêche d’avoir une véritable place dans notre société.
La traduction tente de respecter le rythme de la langue propre à Jelinek et ses spécificités typographiques, ainsi que l’humour inhérent à la langue qui se révèle à travers les distorsions d’expressions toutes faites, le détournement de citations, les calembours et autres jeux langagiers.
MAGALI JOURDAN ET MATHILDE SOBOTTKE
traductrices et auteurs de Qui a peur d’Elfriede Jelinek ? Éditions Danger Public, Paris, 2006
Avec simplicité et désir, Elfriede Jelinek se demande ce qu’aurait dit Jackie Kennedy si elle avait parlé, parlé longuement, si nous l’avions entendu se parler à elle-même.
Elfriede Jelinek donne donc la parole à Jackie Kennedy qui va nous donner des renseignements sur tout (ce que nous voulons savoir). À la fin du monologue, nous saurons tout d’elle et nous serons les premiers. Et il y aura entre les spectateurs du théâtre et le reste du monde une différence énorme. On peut dire que le reste du monde continuera de ne pas savoir qui était réellement Jackie Kennedy. Son image continuera de produire sur le reste du monde cette forme d’interrogation vide et qui le comble.
Elfriede Jelinek a donc bien saisi, et elle nous l’offre, ce moment nouveau du monde où nous sommes, le Kennedysme, le « désastre des désastres », la consommation des images mêmes, qui se substitue sous nos yeux aux modes d’organisation et d’anéantissement de la première moitié du XXe siècle.
On aurait tort de penser que nous sommes en face d’une divagation ou d’un pur jeu de l’imagination, d’une oeuvre de tout repos : Elfriede Jelinek place la représentation sous le signe de l’effort. Elle demande à l’interprète de Jackie de tirer derrière elle sa cohorte de morts, transformant ainsi l’exercice du monologue en performance : fantôme plus dur à incarner qu’un monstre d’Euripide.
MARCEL BOZONNET