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La Pièce

Textes de Didier-Georges Gabily (tous les textes de Didier-Georges Gabily sont publiés chez Actes Sud)

De quoi s’agira t-il ?

1. Pour commencer, comme en exergue, quelques lignes d’ENFONCURES, pièce consacrée au poète Hölderlin, écrite au moment de la première guerre du Golfe. Elles nous parlent « d’une forme modeste ». Pas une petite forme, mais « une forme modeste ». Pas une addition d’effets, pas de surenchère, mais une forme qui ne masque pas que son enjeu majeur est celui de la rencontre avec le public autour du texte de l’auteur, autour des mots du poète. A l’image d’un groupe d’hommes et de femmes se réunissant autour d’une table où se trouveraient disposés des verres, du vin et une brassée de fleurs. Modestie non feinte, mais nourrie de la conviction de l’importance des mots proférés.

2. Le noir. Le noir du début. Le moment où ça commence, où ça va commencer, où ça a commencé… Moment du début du spectacle. Moment de l’entre-deux. Ce n’est déjà plus avant le spectacle, et le spectacle, lui, n’a pas encore commencé. Une voix, celle de la Pythie, s’élève dans l’obscurité. Le temps s’arrête, se suspend. Un instant devient une éternité. Le temps que Pythie nous parle de ce qui se passe avant que le théâtre ne commence. Elle parle de la matière du temps. Elle parle de ce qui se passe dans la tête de ceux, les acteurs, encore dans le noir. Elle parle de la lumière, signe du début de quelque chose, qui va venir. Elle annonce le théâtre. Elle annonce ce mystère laïque à venir, celui de l’infiniment petit et de l‘infiniment grand. Le plateau, cet espace réduit qui contient imaginairement tous les espaces du monde, même les plus vastes. Comme une monade chez Leibniz. Pythie termine sur ces mots : « Le théâtre représente la ville immense. » Le texte est un extrait de la deuxième partie de la trilogie GIBIERS DU TEMPS, réécriture du mythe de Phèdre.

3. Des fragments d’un article écrit pour les pages « Rebonds » de Libération en 1994 : « Cadavres, si l’on veut ». Les cadavres, ce sont les corps qui hantent, qui remplissent de plus en plus les rues de nos cités. Cadavres de ceux qui ont chu, qui sont tombés. Tombés dans la misère. Tombés dans la rue. Les clochards. Les SDF. (Gabily a écrit un roman qui leur est consacré, L’AU-DELA.) Ils sont emblématiques de la société libérale avancée qui produit des exclus au même rythme que les richesses. Les cadavres, c’est peut-être aussi nous, qui marchons sans les voir, eux, les autres cadavres, dans les rues. Cette société libérale est évidemment une société où l’art n’a pas sa place. Il est devenu un mot obscène. On ne le prononce plus. On l’a remplacé par divertissement, par industrie du spectacle. Le théâtre tel que nous le rêvons, c’est à dire une insurrection spirituelle, contre toutes les mondanités, n’y a pas sa place. Mais la recherche permanente de « l’être-ensemble » peut encore nous rassembler face à la solitude galopante.

4. U. en est un de ces « ceux de la marge ». U. parle, il nous parle directement. Un fleuve de paroles qui racontent par bribes sa longue vie. U., ce pourrait être Ulysse en chemin vers un Ithaque jamais atteint dont la mémoire serait pleine d’images d’enfance. U., ce pourrait être un soldat rescapé de Dien Bien Phu, dont la mémoire serait gorgée du souvenir de la violence des combats. Face à nous, avec la brutalité, avec l’absence de manières de ceux qui ne jouent pas le jeu, U. est ce personnage de clochard ivrogne mythique, « alien » surgit au milieu de la pièce TDM3, réécriture du roman d’Alberto Moravia « Le Mépris ».

5. Une autre qui vient « d’ailleurs », c’est Marguerite L. (Marguerite Laënnec), dite « Lalla », le personnage qui donne son titre à la pièce LALLA (OU LA TERREUR). Marguerite L., infanticide, condamnée à de la prison au milieu des années 80, figure réelle découverte par Gabily dans la rubrique fait-divers d’un grand quotidien de province. Marguerite parle, ou plutôt Marguerite donne à entendre le flux de pensées qui sans cesse l’agitent. Sa jeunesse dans la ferme des Charentes, le père, la mère, les animaux, le flirt avec un du bourg d’à côté, l’amour dans la tourbière, le gros ventre que l’on cache, l’accouchement dans la paille, l’enfant mort, la prison, la violence des autres détenues, le silence qui ne vient pas… Un texte « sur le théâtre » comme le dit le titre. « Sur » : à propos de, ou bien là où ça se passe ? Enigme théâtrale au coeur de l’oeuvre de Gabily.

7. Retour à l’auteur. En résidence à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon, Gabily écrit un texte CORPS DU DELIT. Là, il parle de lui : « Ecris pour le ciel changeant, me dis-je, écris pour tous ceux qui passent sous le ciel, les ombres et les hommes ; écris là où tu te tiens, regardant les roses et les pierres. »

8. Il y aura 5 acteurs : Jean-Marie Boëglin, Mathieu Boisliveau, Samia Mendil, Isabelle Provendier, Alexis Schweitzer. 4 jeunes gens, 1 homme âgé. Une histoire de transmission, peut-être. Un espace relativement nu, de rares objets, une proximité avec le public. Jean-François Matignon