Le projet n’est pas de construire une adaptation du texte de Dostoïevski, de faire une mise en dialogues et en situations théâtrales du roman. Il s’agit plutôt de faire du
plateau le lieu de notre lecture de L’Idiot, de la puissance et de la violence de sa fable et de ses personnages.
Le roman sera pourtant toujours présent. Partir d’un « livret de scène », construit rigoureusement à partir du livre, une trame qui serve de guide au travail de
création sur le plateau : des scènes, des morceaux de texte, des trajets, des forces que l’on cherche à traduire scéniquement.
L’enjeu n’est pas de « résumer » L’Idiot, mais de rendre sa force épique et littéraire, son mouvement, sa profusion. Pour cela, nous utiliserons les
traces génétiques de l’écriture du roman, ce que Markowicz appelle le « roman préparatoire » (volume III chez Actes-Sud) : on y puisera la force initiale,
l’énergie première qui poussa Dostoïevski à l’écriture, pour la transcrire dans notre propre travail d’écriture scénique. Et nous reviendrons constamment au roman lui-même,
plutôt qu’à notre adaptation première.
Tout en s’appuyant constamment sur le texte de Dostoïevski, on cherchera moins à être respectueux de la lettre du roman qu’à transcrire les forces qui structurent son écriture.
Choisir cette matière romanesque, c’est aussi vouloir se confronter à sa puissance narrative et idéologique.
Trouver un endroit de liberté et de risque, non pas pour raconter L’Idiot, mais pour créer une oeuvre scénique qui parte de la rage de Dostoïevski. Faire confiance à
l’écriture du plateau grâce aux contraintes définies pour ouvrir un champ de liberté. Dès lors, les mots ne seront plus nécessairement ceux de Dostoïevski, mais ils pourront
être aussi ceux de Vincent Macaigne, ceux des acteurs…
Ce qui nous intéresse : la naïveté et la bonté du prince Mychkine, mais aussi le monde dans lequel il évolue, un monde féroce, cynique, où se mêlent sans hiérarchie le laid
et le beau, le mesquin et le sublime, le sperme et les larmes, le sang et le rire. Ça nous résiste et nous fascine.
Un rapport idiot (naïf) au monde, déjà impossible au temps de Dostoïevski, est-il possible aujourd’hui ? La violence du monde dans lequel évolue le prince Mychkine est
celle d’une société installée et aristocratique aux prises avec des changements idéologiques qu’elle ne maîtrise pas, une société sans but, aux valeurs floues, poussée au
divertissement, une société pleine de larmes et déjà, de rancoeur. Ce divertissement, au sens pascalien, est celui de notre monde contemporain : des individus qui se
regroupent, s’amusent, s’activent, parlent et discutent, pour éviter d’être pleinement au réel. Il faudrait montrer comment cela résonne non seulement par rapport au monde dans
lequel nous vivons, mais aussi par rapport au théâtre lui-même. Comment faire du théâtre de façon essentielle, naïve, idiote ? Ou comment composer avec notre
divertissement ?
L’Idiot c’est aussi une histoire biblique où Mychkine et Rogojine rappellent Abel et Caïn.
Et c’est aussi une histoire d’amour, féroce, violente, ensanglantée et bien sûr, comique.
Reprendre ce qui nous reste du tragique ancien, mythique, mystique et biblique. Mais reprendre aussi les images de notre monde contemporain, montrer la fausseté des reliquats
actuels, s’inspirer des photographies de Terry Richardson, pour en dénoncer la vacuité, mais penser aussi aux photographies pops et désespérées d’Andres Serrano, au réalisme
onirique de Grégory Crewdson, en se rappelant la noirceur de Rembrandt ou les larmes déformantes de Bacon, en visionnant Urgences ou Hôpital San Clemente de
Depardon.
L’esthétique voudrait montrer comment notre divertissement rend impossible une réelle naïveté. Cette naïveté, nous aimerions y croire, mais il faudra y renoncer tout en
renonçant aussi au reste. Il s’agit peut être de nihilisme, mais d’un nihilisme lumineux, ouvert sur l’espoir d’autre chose, d’une chose à inventer.
Le projet nous apparaît comme une suite synthétique des créations précédentes. L’Idiot regroupe tous les cris : le cri funèbre et grotesque de Friche , le cri d’amour de Manque et le cri sanglant de Requiem.
Le mélange des registres, le travail sur la violence et sa possible représentation, la recherche d’un jeu naïf, d’une grande diversité émotionnelle, la volonté de trouver dans
le réalisme la poésie et le primitif, sont au travail dans l’écriture même de Dostoïevski. La recherche menée avec Requiem ou introduction à une journée sans héroïsme
articulait lecture de la Bible (L’Ancien Testament) et représentation d’une scène primitive inscrite dans notre monde contemporain. De ce travail est née l’envie de poursuivre
dans ce sens en se confrontant à une matière plus vaste, qui non seulement contient ce frottement entre réel et le mystique, le quotidien et le poétique, mais en exprime aussi
toute la violence (politique et idéologique).
La continuité est aussi à chercher du côté de l’équipe de création et des modes de recherche mis en place depuis les premiers spectacles et chantiers : ramener les acteurs
et les spectateurs au concret de leur présent commun, travailler sur l’accident comme effet de réel créateur d’histoire, inscrire le public dans une attention vive afin qu’il
soit dans l’histoire et qu’il devienne acteur de l’esthétique mise en place, faire que le public et le spectacle appartiennent à la même époque, au même temps et au même lieu.
Partir de L’Idiot, c’est permettre au collectif constitué de se développer pleinement (qu’il s’agisse des acteurs, de la lumière ou du son).
Vincent Macaigne