Quand j’appuie sur le bouton
je ne m’appartiens plus
c’est tout un peuple qui se retrouve
concentré dans mon doigt
toute sa mémoire et ses croyances
un système infaillible qui a fait ses preuves
Comment pourrais-je me croire au-dessus de tout ça
j’aurais raison contre le monde entier
moi tout seul ?
Huntsville, l’Ordre du monde ( version #3 )
OEuvre à l’origine de la fondation de la Cie Incidents Mémorables, fruit d’une collaboration ininterrompue depuis cinq ans entre un auteur, un metteur en scène et un acteur, Huntsville, l’Ordre du monde est un spectacle dont la forme ne cesse d’évoluer. D’abord écrite en 1996 & publiée en 1998 comme un texte contre l’usage massif de la peine de mort aux USA, en particulier à Huntsville (Texas, Etat alors gouverné par Georges W. Bush), reprise en lectures publiques par nombre d’abolitionnistes, elle fut adaptée une première fois (version #1) au Théâtre Molière – Maison de la Poésie de Paris en 1999 puis, à la demande de Stanislas Nordey, réécrite et adaptée dans une version #2 avec scénographie numérique au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis / Centre dramatique national en 2001. Aujourd’hui, en raison des avancées de l’actualité internationale qui viennent de confirmer de façon exemplaire les intuitions politiques énoncées dans ce texte poétique qui fut initialement très décrié (et que l’auteur a encore récemment précisées dans Théologiquement correct, article paru dans Libération à la suite de la révélation des sévices légalement commis par l’armée US au centre de détention d’Abou Gharib - Irak), la Cie Incidents Mémorables a décidé de présenter en Avignon une nouvelle version #3 – épurée & sans scénographie numérique – de ce texte qui ne cesse d’interroger notre rapport anthropologique à la mort et, plus généralement, à la « pensée de mort ». Autour de la figure occidentale emblématique du gardien & bourreau, Franck Laroze, Georges Gagneré & Eric Jakobiak – engagé dans une véritable performance d’acteur – questionnent inlassablement le refoulement doublement à l'oeuvre au coeur de notre civilisation : d'une part, la bonne conscience des États occidentaux qui, tout en dénonçant à juste titre les dérives de la théologie politique américaine qui s’est insidieusement mise en place depuis quelques années et à laquelle ils furent les premiers à souscrire tout au long de leur histoire, continuent néanmoins de profiter de ses « bienfaits ». D'autre part, comment la « pensée de mort » peut opérer en nous - individus ou sociétés judéo-chrétiennes - et subordonner nos actions à une Loi morale collective, aussi inhumaine soit-elle, qui se présente toujours comme « l'axe du bien ».
Nous questionnons la supériorité du principe moral sur la valeur attribuée à l’existence charnelle, résultat de la séparation de l’esprit d’avec la chair qui est, depuis saint Paul, une donnée de base de la civilisation judéo-chrétienne, justifiant les diverses formes sous lesquelles l’Occident s’octroie le droit de pratiquer la peine de mort : bombardements, embargos, dommages collatéraux… Ce que nous appelons la « pensée de mort », c’est la supériorité de la pensée collective – la norme, la loi – sur la pensée individuelle, qui, elle, est mortelle.
Georges Gagneré & Franck Laroze, UBU Scènes d’Europe, avril 2002