Pietro Pizzuti a dirigé Angelo Bison dans Fabbrica. Maintenant vous les mettez en scène tous les deux. Voilà un principe d’accumulation qu’on retrouve aussi dans Histoires d’un idiot de guerre…
Le principe des poupées russes en effet, auquel Ascanio Celestini fait allusion dans son texte ; mais nous ne donnerons pas l’intégralité de l’oeuvre - qui est énorme dans tous les sens du terme -, et cette allusion a disparu.
Reste l’oignon qui est au coeur de la narration, avec ses pelures successives…
Comme dans Peer Gynt d’Ibsen… Chez Celestini, chaque récit en renferme d’autres qui euxmêmes... Et le lecteur ou l’auditeur progresse vers quelque chose qui échappe toujours, qu’on épluche sans fin…
L’auteur a l’habitude d’interpréter son texte seul assis sur une chaise, au Rideau il se partage entre Pietro Pizzuti et Angelo Bison.
Assis sur une chaise et à toute allure, d’une traite au point que même les Italiens ont du mal à le suivre ! Il a marqué son accord pour ce parti pris de distribuer les nombreuses voix qu’il invoque, entre deux comédiens. Car le thème du double est présent à plusieurs endroits. Nino, le père de Celestini, qui était enfant durant la deuxième guerre mondiale, porte le même nom que son frère mort avant sa naissance… Et Celestini raconte les histoires que son père lui a racontées, et comment ce père lui-même racontait des histoires, rapportées par d’autres, qui... Et puis, il y a ces deux personnages ennemis, l’un Italien, l’autre Allemand qui portent la même tache de vin, leurs identités finissent par se confondre. Ces multiples correspondances se prolongent dans le texte, marqué par d’incessantes répétitions, reprises, renvois, selon un principe très musical.
Qu’est-ce qui vous séduit chez Celestini ?
Quel incroyable conteur… Sous une forme à la fois très accessible et très élaborée, il évoque la Grande Histoire à travers d’innombrables petites destinées, des histoires de famille comme nous en connaissons tous. Il le fait sans perdre la qualité de chacune des voix individuelles, avec cette faculté de mettre naturellement la fantaisie la plus pure au service des faits réels. Quel est le vrai du faux ? Le réel de l’imaginaire ? On croit se perdre, en touchant en fait à une autre perception du réel, que seule la poésie la plus authentique est en mesure de nous offrir.
Sur quoi porte la séduction des textes d’Ascanio Celestini ?
La fraîcheur de cette oralité, j’entends l’accent, la couleur régionale de la campagne romaine d’où est aussi originaire ma famille. Il retranscrit la guerre vue d’en bas, en historien, et brode en poète sur des témoignages entendus pendant trente ans, ce que lui ont raconté son père et ses proches.
Cette forme de polyphonie se rattache-t-elle aux choeurs de voix populaires, des polyphonies sardes jusqu’aux choeurs de Giovanna Marini et autres Bella Ciao ?
Histoires d’un idiot de guerre est un choeur d’individus, de petites gens, c’est le village qui parle, et dit vrai. Nous ne sommes ni tout à fait dans le conte, ni tout à fait dans le théâtre mais dans une épopée qui charme l’oreille comme chez Pétrarque, Dante. L’Italie est un pays de séducteurs, c’est atavique !
La fantaisie de ces récits renvoie à Miracle à Milan de De Sica, Fellini et même Dario Fo, ou à la volubilité d’un Benini. Y aurait-il une tradition du récit parlé encore bien ancrée dans l’art italien contemporain ?
Oui, cette façon merveilleuse d’évoquer des choses très dures, le fascisme, la misère, la peur avec insouciance, féerie, rend tout possible, sans moraliser, ni s’appesantir. C’est le giulare, le clown, le personnage populaire, l’Arlequin parlant de ses maîtres.
L’auteur que vous êtes -primé cette année au Prix du Théâtre pour deux pièces- doit-il se dompter pour se mettre au service de l’adaptateur ? L’acteur que vous êtes, l’Italien en vous servent-ils le traducteur pour trouver les mots qui rythment le jeu en français?
Cela me semble tellement naturel, c’est une joie totale, quand je lis Celestini j’entends les inflexions dialectales de mon enfance. C’est ma madeleine de Proust. Peut-être suis-je le bon passeur d’une langue à l’autre, à tel point que le jouant en français j’ai l’impression de le jouer en italien !
Ascanio Celestini est venu jouer en Belgique, son interprétation vous a-t-elle influencée?
Il est un incroyable phénomène, un ovni époustouflant, il s’allume comme une radio ! Ce qui est excitant, et qui a ravi Ascanio Celestini à la vision de Fabbrica, c’était de voir comment ses textes si personnels résonnent chez d’autres.