Longuement, patiemment, avec finesse et humour il s'attache à comprendre les flux humains.
Constamment, il travaille sur cette tension entre l'intime, l'inavouable, et l'"être social", sur comment se débat-on avec cela ? Avec l'écart que nous ressentons si
fortement en nous : ce qu'il faut être, ce que l'autre attend et ce que l'on est (ce qui nous semble être nous, en tous cas, faute de mieux). Vivre, se construire, devenir
cet être humain-là. Et surtout, pas de regret !
Avec Histoire d'amour, le Théâtre est là en tant que matière, il est placé au centre du dispositif. L'écriture, les acteurs, la scène créent l'illusion pour saisir le
temps, le kidnapper, le posséder et rejouer à..., rechercher les traces, re-convoquer l'émotion ensemble, en écho les uns par rapport aux autres : dérouler les bandes
(mnésiques, sonores).
Se confronter avec douceur, violence et fermeté à soi-même sans masque, au vu de tous, soi, dans le creux de la main.
Nous avons essayé d'aborder Histoire d'amour en pensant à Bill Evans lorsqu'il enregistre Conversations with myself. En effet Jean-Luc Lagarce semble ici parler d'une seule voix qu'il démultiplie pour mieux rendre compte de son incertitude. Il écrit alors 3 personnages : 3 voix monologuant et dialoguant à la fois, chacune apportant, proposant son propre souvenir, rectifiant alors la pensée de l'autre. Variation sur un thème à la manière d'un trio de jazz, chacun relié à son instrument (sa mémoire affective) et néanmoins à l'écoute, tendu vers le partenaire pour ensemble construire l'histoire.
"J'ai commencé à penser à Bill comme trois Bill, celui du canal de gauche, celui du canal de droite et celui du centre" (...). Le Bill de gauche exposait la mélodie et
improvisait quelques chorus, avant de se limiter au rôle d'accompagnateur, de manière que le Bill du centre pût placer son propre solo, et ainsi de suite. "D'évidence, B. Evans
travaillait simultanément dans trois dimensions temporelles, puisque chacun des Bill anticipait sur ce que les deux autres allaient faire et y réagissait par avance. Le Bill de
gauche entendait dans sa tête ce que le Bill du centre et le Bill de droite joueraient une demi-heure plus tard, ou quelque chose comme ça, tandis que ceux-ci (losque leur tour
était venu) restaient en communion permanente avec le Bill de gauche qui s'était volatilisé une demi-heure ou une heure auparavant"
(Propos de Gene Lees rapportés par Alain Gerber dans Bill Evans, Fayard)
Fanny Rudelle