À la fin de Katherine Barker, Joseph Moran défie «Ma Kate Barker» et on comprend qu’il a trahi la famille. Il menace même de s’opposer à la mythification des
Barker en écrivant la véritable version (moins glorieuse) de la saga criminelle. Il est chassé de la réception et fuit à travers le parc. Kate envoie aussitôt le nain Ziegler
sur ses talons avec ordre de le tuer.
Hélène commence avec cette scène absente de la pièce précédente, comme la part cachée ; scène d’extérieur en hors-champ. Moran y reçoit un coup de couteau
fatal des mains de George Ziegler et s’effondre en invoquant la lune.
Le reste de la pièce se situe deux ans plus tard. Moran n’est pas mort. Il a été recueilli et sauvé par une jeune femme, Hélène. Celle-ci est actrice et appartient à une troupe
de théâtre itinérant, qui se produit sur un bateau à aubes. Mais cette figure de femme apparaît très vite mystérieuse et complexe. Elle est fille du fleuve et parle aux oiseaux.
Elle a ressuscité Moran mourant en le baignant dans le Mississipi.
Elle est liée aussi à la lune et travaillée par des visions dans le sommeil.
Moran est devenu son amant. Il a rajeuni dans « l’opération de résurrection », comme dans un pacte Faustien. Il est devenu poète dramatique et écrit l’histoire
des Barker pour la troupe théâtrale. Hélène doit jouer le rôle de Katherine. La troupe est également composée d’un jeune metteur en scène, Clarence, et de sa compagne actrice,
Jeanne, qui est enceinte de lui. Tous attendent impatiemment la pièce que Moran est en train d’écrire, comme une rupture dans leur répertoire précédent, plutôt proche du
music-hall.
Mais le passé rattrape celui qui s’est fait une nouvelle vie. Arthur Dunlop, devenu richissime (l’héritage probable des Barker), a remué ciel et terre pour retrouver Moran. Il
veut venger la mort de la famille, qu’il chérissait tant. Il soudoie Clarence, séduit Hélène, met son argent au service de cette vengeance.
Comme dans le cas de Moran, la figure de Dunlop s’est modifiée depuis la première pièce. Elle est devenue plus monstrueuse ; une sorte d’incarnation du mal. Avec la
fortune, il aurait hérité de la part maudite des Barker. George Ziegler est devenu un intime de Dunlop. Il passe, désormais, une grande partie de son temps à dormir pour suivre
ses rêves. C’est lui, le nain, devenu d’après les didascalies, un jeune garçon, qui tue définitivement Moran avec son couteau, mais cette fois sur la scène du théâtre.
Hélène, comprenant qu’elle a précipité la chute de son amant en cédant à Dunlop, s’enferme dans la folie. Dunlop, lui-même, est frappé à mort par la rame de Michaël, le passeur
d’Hélène, comme un coup d’aile fatidique de l’ange de justice.
« Hélène est la suite de Katherine Barker sans en être la suite », s’amusait à dire Jean Audureau. En effet, on y retrouve
les « survivants » de la première pièce et les prolongements de la fable, mais les figures ont subi une sorte de glissement. Reste aussi la présence obsédante de
Katherine Barker, malgré son absence physique.
En fait, on peut vraiment interpréter cette deuxième pièce, comme le rêve éveillé de Joseph Moran à l’instant où Ziegler le poignarde. Ce qui expliquerait la place de la scène
du meurtre en ouverture. Et, comme dans la logique du rêve, tous les éléments de la fable initiale se retrouvent, mais vus à travers un prisme.
Hélène est une vision juste avant l’ultime chute.
Katherine Barker
Hélène
janvier à mai 2006
L’oeuvre de Jean Audureau contient sept pièces ; sept fragments d’un monde ; sept fables qui prennent leur source au même fleuve.
Un monde préexiste à ces textes : celui d’un enfant qui se réfugie dans le rêve, voyage par la lecture et apprivoise des figures monstrueuses (Gilles de Rais, Lady
Macbeth...).
Les sept pièces sont donc nourries des mêmes thématiques, des mêmes obsessions ; elles ont leur sujet propre, mais elles forment un tout cohérent, en constellation.
Deux pièces possèdent même un lien privilégié : Katherine Barker et Hélène.
Katherine Barker est la réécriture de A Memphis il y a un homme d’une force prodigieuse, le premier texte joué et publié de l’auteur. A la partition initiale,
Audureau a ajouté des scènes introspectives entre Katherine « la Mère du Crime » et sa propre figure d’enfant et fait des didascalies du texte pour
récitants.
Hélène est postérieure de quelques années. On y retrouve les survivants de la première fable ; et même si les figures semblent avoir subi quelques mutations, comme
travaillées par le rêve, l’enjeu de ce deuxième opus est bel et bien l’héritage de la mémoire des Barker.
Jean Audureau aurait aimé voir ces deux pièces jouées simultanément. Ce projet est l’accomplissement de ce rêve.
Le but est de réunir les deux pièces en un réel diptyque dans un espace unique (sensiblement modifié) et avec un groupe d’acteurs commun. Certains des comédiens ont une part
prépondérante dans une seule des pièces, mais ils sont tous présents pour les deux grandes scènes finales :la réception dans Katherine Barker,la reconstitution
théâtrale dans Hélène.
Il s’agit, en quelque sorte, de convoquer une famille d’élection (notre compagnie théâtrale), pour raconter l’histoire d’une famille de sang (Les Barker), puis celle d’une
petite troupe chargée, elle-même, de rejouer l’histoire sanglante précédente ou de moins de ressusciter la figure de « la grande Katherine » (dans
Hélène).
Le principe de « Théâtre dans le théâtre » (ou de mise en abyme) est induit par les textes.
Nous en faisons un moteur pour cette création.
Les deux pièces seront proposées dans les théâtres, en alternance ou en intégrale. Elles resteront lisibles de façon autonome, mais le spectateur sera invité à un voyage complet
où il prendra plaisir à la dimension « saga » de l’ensemble et appréciera les effets de reconnaissance de l’une à l’autre pièce.
Le travail avec les acteurs a débuté sous forme de laboratoire de recherche lors de la saison 2003-2004 ; plusieurs cessions isolées d’une semaine environ puis trois
semaines en continu au cours de l’été 2004. Principe d’immersion lente; exploration de l’univers d’Audureau à partie de divers modes de recherche : lecture dramaturgique,
interrogation de l’oeuvre complète, écoute d’enregistrements radiophoniques, improvisations sur des scènes, sur le thème de l’enfance, travail sur l’intime....
Luxe du temps, force d’un projet construit dans la durée. Cette démarche a forgé le groupe, nous a permis d’entrer dans la tête, complexe, de ce grand poète et d’apprivoiser une
écriture riche en densité.