Hamlet-machine ou la fin de l’histoire. Chez Heiner Müller, il est impossible d’agir : il a beau dire, Hamlet ne vengera pas son père, Hamlet ne fera pas la
révolution, Hamlet ne donnera pas d’amour. Hamlet ne nous racontera pas d’histoire.
Paralysé par une indétermination de sa volonté, il est pris entre deux tentations : la machine, sans pensée, sans mémoire, obscène ; ou le retour à la matière,
sans forme, sans avenir, brut. Peut-être aime-t-il trop se regarder ne pas agir. Et si c’était nous ?
L’Hamlet d’Heiner Müller est tout sauf un. La syncope de son être ne se résout pas pour lui dans la traditionnelle opposition de l’être et du paraître, du rêve et du réel. Il y
a, bien sûr, Hamlet et l’interprète d’Hamlet. Mais il y a aussi l’Hamlet intime, qui voudrait être l’enfant, l’embryon, la femme, le père, l’ami de la famille tout à la fois. Il
y a aussi l’Hamlet public qui voudrait être l’autorité, l’insurgé, le soldat et l’intellectuel. Des Hamlet qui voudraient ne pas choisir – des Hamlet totalitaires. Et si c’était
nous ? Ou pas.
Il y aura donc sur notre scène non pas un mais quatre corps, habités de tous les fantasmes nés d’une identité instable. Deux corps masculins troublés de vouloir emprunter le sexe des femmes qui les entourent, un sexe féminin qu’ils voient débridé et animal, qu’ils croient coupable, qui pour cela les fascine. Et deux corps de femmes blessées, blindées, vengeresses dérisoires, amazones étouffées. Dans les deux cas, des corps nerveux de vouloir reproduire la violence héritée de la génération des pères, violence qu’ils haïssent pourtant, mais qu’ils croient seule à même de réparer la perte du temps passé.
Tous sont traversés de paroles venues d’ailleurs, d’autres textes. Car il y a bien un paradoxe dans cette pièce d’Heiner Müller, celui d’une profusion langagière s’épanouissant dans un texte court et fulgurant. Finalement, l’histoire ne prend plus la peine de se raconter et l’on peine à mettre un sens, ne serait-ce que fugace, sur ce qui s’y dit. La langue est paresseuse en apparence, comme si elle ne faisait pas l’effort de nous expliquer. Cependant, devant cette poésie proche de l’incommunicabilité, nous avons fait le pari du dépassement d’un dire solitaire.Mais ce n’est pas une tentative d’explicitation qui a soutenu notre démarche. A nos yeux, le sens hésitant ne peut se donner que dans un rapport à la sensation, en asymptote du texte.
C’est par le théâtre corporel que nous avons donc abordé cette parole fragmentée, en travaillant sur l’impossible verticalité des corps, la hantise de la chute, le fantasme d’un
corps marionnette. Chez nos personnages, le corps est habité par une conscience aiguë de la gravité : soit il se dresse, dans un défi lancé au sol qui les aspire, soit
il s’abandonne, bercé par l’illusion d’un retour à l’origine. C’est pourquoi il n’y a pas de tragédie pour l’Hamlet d’Heiner Müller : ce n’est pas de la transcendance que
vient l’appel, mais de la terre.
Notre scénographie est donc au ras du sol, meublée de quelques jouets épars, comme les balises d’une enfance de plus en plus lointaine, de plus en plus imaginaire, de plus en
plus perdue.
Cet espace est clos, enfermant les personnages dans une mémoire obsédée. Nous avons alors travaillé sur la répétition de partitions corporelles obsessionnelles, qui reviennent
comme des litanies, à l’instar des paroles des personnages, qui reviennent en boucle.
Grinçantes, les machines domestiques offrent un cadre sonore à ce mécanisme de remémoration perpétuelle.