“Ici se trouvait le camp
de concentration français
de Gurs, où furent internés
23000 combattants républicains espagnols
7000 volontaires des Brigades internationales
120 patriotes et résistants français
12860 Juifs immigrés internés en mai-juin 1940
6500 Juifs allemands du pays de Bade
12000 Juifs arrêtés sur le sol de France par Vichy
1939-1944
SOUVENEZ-VOUS”
« Dans quelques années, il n’y aura plus personne pour avoir une mémoire directe des camps d’extermination. »
JORGE SEMPRUN,
Buchenwald, 8 avril 1995
Dans Gurs, deux militaires de l’armée républicaine, une violoniste sépharade et deux communistes allemands opposants de Franco dans la brigade Thaelmann, tous prisonniers à Gurs, préparent un concert pour célébrer le 14 juillet. Parmi eux, Ernst Busch, protagoniste des oeuvres de maturité de Brecht et des grandes mises en scène du Berliner Ensemble (La Vie de Galilée, Mère Courage, Le Cercle de craie causasien...).
Jorge Semprun prète sa voix à ces combattants pour raconter des passages peu connus d’un moment décisif de l’histoire de l’Europe.
“Comme un sanglot qui ne sort pas de la gorge” a dit Louis Aragon de ce nom étrange : Gurs. Le nom d’un camp de concentration construit en 1939 pour l’internement des Espagnols, après la défaite de la République.
Des antifascites de toutes les nations d’Europe - surtout des Allemands - y ont été enfermés.
Et puis, à partir de la victoire des armées nazies, en 1940, et des lois antisémites de Vichy, des Juifs, hommes et femmes, par milliers. Des “étrangers indésirables”, selon la
terminologie officielle, mais aussi des français de vieille souche, Juifs parfaitement intégrés dans la communauté nationale.
Gurs, ainsi situé dans le beau paysage du gave d’Oloron, a fini par devenir l’antichambre de Drancy : l’antichambre d’Auschwitz, donc, le camp des chambres à gaz et de la “solution finale”.
Une tragique histoire européenne, en vérité. Une histoire de la vieille Europe et de ses combattants de la liberté. Une mémoire à conserver, à éclairer, non seulement comme un patrimoine collectif de résistance, mais également comme un projet de vie en commun.
Une mémoire pour fonder notre avenir.
JORGE SEMPRUN
Lorsqu’en octobre 2001, les directeurs artistiques de la convention théâtrale européenne se sont réunis à Séville et qu’ils ont décidé de travailler pendant les trois années à venir sur un thème commun « Le théâtre en Europe : miroir des populations déplacées », ils ont immédiatement pensé à faire appel à l’écrivain qui symbolise le mieux l’Europe d’aujourd'hui, Jorge Semprun. Neveu d’un ministre de la république espagnole, il quitte la péninsule ibérique pour la France lors de la victoire des franquistes, entre dans la résistance dès 1940, est arrêté et passera deux ans dans le camp de Buchenwald.
C’est l’homme du déplacement, l’homme du croisement des langues, l’homme d’une véritable vision européenne, née dans la souffrance et la guerre. Sa maîtrise de l’espagnol, du français et de l’allemand en fait d’autre part l’écrivain rêvé pour tenter l’écriture d’une pièce qui comporterait dès l’origine trois grandes langues de l’Europe d’aujourd'hui. C’est le sens de la « commande » que nous lui avons faite.
Jorge a ainsi écrit Gurs : une tragédie européenne qui, bien sûr, parle de l’expérience du déplacement, mais aussi du reflet que nous renvoie ce miroir de l’Europe, du théâtre comme moyen de survie et des idiomes européens qu’il nous faut entretenir. Les trois langues s’y mêlent de manière naturelle, comme c’était le cas dans les camps.
Trois coproducteurs (Centro Andazul de Teatro – Seville, Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre National de Nice) ont apporté à cette pièce, qui renouvelle 70 ans après le Lehrstück brechtien, leurs acteurs, leurs moyens, leurs cultures et leur foi dans ce projet unique dans le paysage théâtral européen. Le festival se déroulait en Slovénie, à Nova Gorica. Comment mieux qu’à Gorica / Nova Gorica, ville coupée en deux entre l’Italie et la Slovénie à la fin de la deuxième guerre mondiale, pouvait-on parler de ces cultures qui traversent les frontières, se déplacent avec les populations chassées de leur terre, et qui finalement imprègnent profondément les peuples qui les accueillent.
DANIEL BENOIN