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Dramaturgie

Il me paraît difficile, sur ce type de projet, de différencier clairement la démarche dramaturgique des intentions de mise en scène. L’auteur du texte est également le metteur en scène et il a tenté de créer dans la pièce une vision d’un univers dramatique qu’il partage de facto avec lui-même comme « réalisateur »… Pour le lecteur, beaucoup de didascalies sont déjà des indications de transcription scénique. Néanmoins… quelques repères. « Le vide que représente la possibilité ratée d’une révolution peut exploser et dégénérer sous la forme de crises « irrationnelles », de destructions furieuses (7)».

Le point de départ de ce texte, son inspiration initiale: un fait divers (8) , celui d’un adolescent (14 ans, presque un enfant) tue sa famille sans aucun motif grave.
Deuxième élément moteur : la récurrence des actes violents chez les adolescents, que ce soit dans le cadre familial ou scolaire (9), et ce, toujours sans raison signifiante apparente. POURQUOI ? Qu’est-ce qui, dans notre société, amène des jeunes de familles ordinaires aisées (sans difficultés financières majeures), sans traumatisme (10), à commettre, sans aucun regret manifeste, l’irréparable, à franchir un des tabous les plus puissants (dans la majorité des sociétés): le parricide. Qu’a-t-il pu se passer dans la tête des autres, plus nombreux encore, pour les inciter à commettre des tueries forcément aveugles dans leurs établissements scolaires, engendrant des victimes parmi leurs condisciples et le corps enseignant (autres tabous importants bravés : porter atteinte à l’innocence (élèves) ou au symbole de l’autorité (professeurs, directeurs d’écoles,…).
Troisième constatation (grandissante et très partagée je le sais) : nous vivons dans une société malade notamment dans sa culture de masse où il semble plus approprié d’appeler « clients » les usagers, spectateurs, public, réduits à l’état de consommateurs… Cible principale : les enfants, depuis leur plus jeune âge, tout à la fois acheteurs potentiels (par le biais de leurs parents) et marchandises (11). « Sans ce produit ta vie restera vide de sens ». Bombardement d’images alléchantes, falsifiées, très éloignées de la vie du commun des mortels. « Ceci n’est pas une image juste, c’est juste une image (12). »
Trêve de lieux communs.
Pour l’écriture de cette pièce, j’ai englouti des centaines d’heures (13) de télévision, jusqu’à l’écoeurement, jusqu’à la nausée, dans la tentative humble de témoigner de la violence qui infeste nos écrans, et donc à travers ce medium (et la société qui le crée) de la violence qui nous est faite.
De la vague de livres sur les médias et la télévision rédigés à la va-vite, par appât du gain manifeste, de la plume d’(ex-)producteurs (14) ou stars du petit écran à la recherche d’argent facile ou en quête d’un supplément de notoriété, à ceux qu’ont patiemment fomentés des sociologues (15) ou autres scientifiques de la question, en lisant les magazines (16) ou la littérature (17) destinés aux adolescents, en développant une sensibilité particulière à « la rue », aux êtres, aux mouvements, aux humeurs, aux modes, aux affichages toujours sauvages quoique rangés : la même impression, toujours d’être engloutis dans quelque chose qui nous dépasse et nous éloigne de nous-même.
Et enfin, cette phrase qui trotte gentiment dans mon crâne : « Il est facile d’expliquer que les pauvres du monde entier rêvent de devenir américains. Mais de quoi rêvent donc les riches Américains englués dans leur bien-être matériel ? D’une catastrophe globale qui mettrait leur vie en morceaux (18). »

Une « famille normale » (définissez « normale »…). Ni bonne. Ni mauvaise. Espérant vaguement du bonheur en vente à « Téléboutique-Achat ». Une contrariété stupide, (elles le sont toujours). Un observateur lucide devrait en penser « On aurait pu éviter ça. On aurait dû éviter ça ». Un observateur encore plus lucide s’interrogerait « Comment est-il possible qu’étant données les conditions, ce genre de drame n’arrive pas plus souvent ? ». Non-communication et peur d’affronter le jugement de cet autre (toujours cet ennemi impitoyable) engendreront une issue regrettable.

Dans ce spectacle, se traîneraient des êtres humains « qui font ce qu’ils peuvent ». Ils ont peu de moyen à leur disposition. Ils sont comme diminués. Leur capacité à ressentir est désespérément amoindrie mais cela ne les empêche pas d’exprimer des émotions, un peu déplacées. Ils pleurent toujours trop ou pas assez. Aussi des « athlètes émotionnels » sont-ils requis en tant qu’acteurs.
Ils se débattent avec une langue qu’ils comprennent à peine et contre laquelle ils doivent lutter âprement. Les jeunes en éludent les détours. Les vieux renoncent ou s’y perdent totalement. Les enfants sont trois à parler le même langage mais il ne s’agit que d’un signe de reconnaissance. Ne nous leurrons pas : aucun d’entre aux ne comprend l’autre. Ils sont seuls, comètes sur le point d’exploser. Les mots balbutient sur les lèvres, viennent s’y échouer, éclater, s’y désintégrer, s’y dissoudre.
Leur corps se meuvent tantôt mous, vidés de leur substance, tantôt électrisés par « la haine » qui surgit toujours de manière intempestive si l’orgueil, donc l’image de soi, est bafouée à leurs propres yeux.
Pour ces sujets, ces options, ces analyses, j’ai beaucoup consulté les œuvres de Larry Clark, photographe (19) et réalisateur (20) américain engagé et intimement imbriqué à son œuvre. Il a pris des clichés époustouflants d’une « jeunesse peu dorée » américaine, en plein désarroi ou en pleine descente hallucinatoire, est parvenu à s’immiscer dans leur intimité au point de prendre des photos stupéfiantes (et « stupéfiées »). Adolescents face à la drogue, aux armes, à la violence, à la sexualité. Dans son œuvre cinématographique, il commencera par un film de fiction qui passerait pour un documentaire s’il ne comportait une série de plans dont on comprend parfaitement qu’ils ne pourraient avoir été filmés dans ce cadre. Les jeunes acteurs (tous non-professionnels pêchés dans la rue, dans le milieu des skaters) sont éblouissants ou plutôt effrayants de vérité, leur langue inimitable assassine ou se vide de toute substance, à l’image de leur quotidien. Puis il enchaîne avec d’autres films, tout aussi forts, où le traitement des images et du sujet va petit à petit se formaliser davantage pour devenir moins réaliste mais tout aussi percutant. Dans tout son parcours, il ne cesse de gratter le vernis, de faire jaillir ce qui, toujours, est tenu secret, de nous obliger à voir ce dont on détournait les yeux, sans complaisance aucune pour ses héros (les adolescents), sans pitié même, mais avec un amour immense qui les transcende et donne envie au spectateur d’en savoir d’avantage et de chercher à comprendre. Aussi son travail m’a-t-il servi d’exemple, non comme une chose à imiter mais comme une source d’inspiration, une voie belle et bonne, une façon humaine de « montrer comment sont vraiment les choses », sans que la vie paraisse ne pas valoir la peine d’être vécue, à la fin.

Pour encadrer cette famille, lui tenir lieu de ring de boxe tout autant que de cocon protecteur, nous avons opté, Johan Daenen et moi-même (comme vous pouvez le lire en détail dans le chapitre scénographie), pour un espace clos, un univers mental et pictural de leur état d’esprit à ce moment. « Etat des lieux de l’étendue des dégâts » pourrait-on annoncer de façon un peu présomptueuse. D’un côté quelque chose autour du refus de grandir et de s’engager pleinement dans la vie (choix des couleurs de la toute petite enfance), et de l’autre, générant les mêmes effets, refus de laisser grandir, s’enfuir ce qu’on a chéri et élevé au rang de prince. La niche du chien nous rappelant leur auto-asservissement (21). Le point culminant de la pièce arrivant avec la fête de Noël, fête de la naissance du Christ, messie, annonciateur de jours meilleurs mais aussi de sacrifices, le sien d’abord, puis tous ceux qui suivront, des siècles durant, jusqu’aujourd’hui. Noël, fête de l’espoir et du renouveau, du faste, de la joie, de la famille. Noël, où l’allure du sapin en dit plus que le nom lui-même : déjà mort(s). Les couteaux aiguisés par Nicolas, le fils aîné, préfigurent-ils un immonde repas anthropophage ou un suicide rituel sacrificateur ? « Voici que je vous annonce une grande joie… Un petit enfant nous est né » ou ressuscité sur un tas de cendres et d’infamie.
Une nouvelle ère va commencer, plus douce ou plus tragique, nul ne le sait. C’est l’ambiguïté de l’image finale de la pièce, inspirée de La Vierge à l’Enfant de Jean Fouquet. Et il est bon que chacun trouve son propre chemin. L’être qui émerge du carnage, innocence à l’état pur (bébé) se frotte déjà à la violence d’un monde dit moderne (le revolver avec lequel il joue sans comprendre l’image générée par cet acte simple) issu d’un Moyen Age troublé et du début de la Renaissance, hantés par les persécutions religieuses, les luttes intestines et fratricides. Cet être qui émerge, donc, nous annonce-t-il sa venue ? Nous promet-il un changement manifeste ? Nous place-t-il face à nos propres contradictions ? Est-il sur le point, lui aussi de s’autodétruire ? Ou d’amadouer la dangerosité de son arme ? De dominer ses démons ou de se laisser envahir par eux ? De « chevaucher le tigre » en dépassant tout schéma comportemental connu, malgré la route tourmentée sur laquelle il semble déjà engagé. Et quelle est cette mère, qui ne s’inquiète ni ne s’émeut de voir dans les mains de son enfant, la chair de sa chair, pareil jouet ? Déjà blasée ? Absente ? S’agit-il pour elle d’une chose parfaitement banale en ce jour ? Ne mesure-t-elle pas la portée de son inconscience ?
Plongeons-nous au cœur d’un rêve ?
Dans l’antre du cauchemar ?
« Il reconnaîtra les siens. »
Qui ?
Pour quoi faire ?

(7) Slavoj Zizek, Bienvenue dans le désert du réel.
(8) Voir document en annexe en fin de dossier : Fait divers.
(9) Voir documents en annexe en fin de dossier : Columbine, une exception ? et Nos enfants sont-ils des tueurs ?
(10) Je ne fais référence à aucun cas éventuel de vengeance suite à des maltraitances, par exemple.
(11) les fesses de bébé sont si mignonnes pour vendre une voiture ou quelque autre produit, et comme le dit la publicité pour une marque de sous-vêtement bien connue « existe aussi pour adultes »… qui ? l’enfant sur la photo ? Le produit ? Les deux ? Au fond quel est le produit (ou qui) ? Peut-on dans ce cas distinguer le contenant du contenu ?
(12) Jean-Luc Godard.
(13) D’émissions de variété douteuses (de Choc à Dismissed) à des fictions aux sujets connexes (Vidéodrome, Matrix, Tueurs Nés, The Truman Show, THX1138, Funny Games… )
(14) Xavier Couture, Patrick Morandini, Patrick Sébastien, etc… (voir bibliographie).
(15) Serge Tisseron, Gil Dal, Monique Dagnaud, Slavoj Zizek, etc (voir bibliographie).
(16) Choc, Entrevue, Star Ac’ Magazine, Jeunes et Jolies, Guts…
(17) Souvent gore ou science-fiction. Exemple : dans la collection Gore du Fleuve Noir, L’écho des suppliciés, de Joël Houssin.
(18) Slavoj Zizek, Bienvenue dans le désert du réel. En ce qui me concerne je ne focalise pas sur « les riches Américains ». Remplacez « Américains » par « Européens » . Ca fonctionne aussi.
(19) Tulsa, Teenage Lust, Perfect Childhood, Tulsa 20ans après, etc…
(20) Kids, Bully, Another day in Paradise, Ken Park, Wassup Rockers…
(21) Pour tout ce passage, se référer au chapitre scénographie pour plus de détails.

Jeanne Dandoy