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Note d’intention

« Car s’il existe des images violentes, il existe aussi une violence des images, qui consiste à y croire comme à la réalité, et qui n’est pas moins dangereuse (1). » Ce projet s’inscrit dans un cadre plus large de travail (un diptyque) où Seriallilith risquera une immersion en territoire adolescent, évocation d’une jeunesse en perte de liens avec la réalité, de manière toujours plus sensible.
Dans un monde où celle-ci frôle sans cesse la fiction, la côtoie intimement, et où cette dernière chevauche trop souvent la première… je tente de faire le bilan d’une génération, celle des premiers enfants de la télé, nourris aux ondes cathodiques, bercés d’images à n’en plus finir, abrutis par les violences simulées ou non, diffusées en permanence, à la sensibilité anesthésiée par cette baby-sitter engourdissante qui sans cesse pervertit le réel pour le confondre, images presque subliminales à l’appui, avec une vie rêvée obligatoire …
Bébés marchandises, femmes nues pour vanter les mérites d’une automobile, tabous sans cesse repoussés, limites sciemment dépassées, désir de posséder, de consommer, d’acheter, ingurgités contre notre gré ou plutôt avec notre accord somnolent, dressés que nous sommes à (tenter de) répondre aux standards du marché, et disparaître dans la réalité virtuelle, jusqu’à l’oubli.
Si les conséquences s’avèrent désastreuses sur l’ensemble de la population, il semble que chez les adolescents (2), les effets pervers s’annoncent les plus ravageurs et peut-être les plus visibles :

  • - Perte de contact avec la réalité
  • - Déficience de contacts sociaux
  • - Incapacité de travailler sur le long terme
  • - Obsession du paraître
  • - Shopping compulsif
  • - Pas ou peu de passion, de vocation
  • - Banalisation de la violence, du sexe
  • - Réponse par une violence non-maîtrisable si désir ou pulsion contrariés
  • - Déstructuration du langage
  • - Egocentrisme forcené
  • - Incapacité de se projeter concrètement dans l’avenir
  • - Déni de l’autorité des parents
  • - Etc…

… engendrant dans les pires des cas des tragédies comme ce fait divers récent dans le Nord de la France (3) : un jeune garçon de 14 ans a tiré sur sa mère, sa sœur, puis son frère de trois ans et enfin sur son père, au moyen du fusil de chasse de ce dernier, les tuant tous (excepté la sœur qu’il a crue morte).
Le motif de ce triple assassinat ? La mère de Pierre l’avait « disputé » , lui avait refusé un euro pour acheter France Football et l’avait frappé avec une mouvette (cuillère en bois). Frappé une fois. Pas battu. Il décide alors de se venger en la tuant (4), le reste de la famille y passant aussi par peur des représailles du père. Durant les deux heures et demie où se sont étalés ses crimes, Pierre a regardé le dessin animé du brave Shrek, l’interrompant (pause) pour chaque coup de feu distribué à un de ses proches, revenant ensuite (play) devant la cassette vidéo.
On ne compte plus ce genre de meurtres aux USA et au Japon. Là il s’agit de notre toute proche France.

« … Un tel enfant grandit alors en apprenant à écarter de sa conscience les émotions désagréables. Il apprend peu à peu à s’immuniser contre le spectacle des images et, sur ce chemin, il s’immunise naturellement aussi contre le spectacle des horreurs réelles auxquelles il pourrait être confronté. Il apprend à y assister – ou mêeme à y participer – sans rien ressentir (5). »

Ce texte, Game Over, est articulé autours 3 jeunes (un frère, une sœur et le petit ami de celle-ci) et des parents - leur vie quotidienne leurs rapports à l’autorité – leurs fantasmes – leurs visions du monde – leur perte de contact avec le réel – leur confusion – leur fascination pour les serial killers, la mort, les films gore – leur sensation de supériorité due à leur statut d’enfant-roi – l’inefficacité des parents, leur désarroi – etc…

Parce que ce spectacle s’adresse plus particulièrement (mais ce n’est en rien de rien exclusif) aux jeunes entre 14 et 30 ans, la forme qu’il emprunte est assez éclatée (habitude de zapping oblige), les scènes sont courtes, les styles très hétérogènes d’une séquence à l’autre, avec de nombreuses ruptures de rythme et de genres. Le but en est de rattraper l’attention du spectateur au moment où elle pourrait partir, et de le surprendre sans cesse afin de stimuler son imagination, sa sensibilité et sa réflexion. Je suis une ennemie de la provocation gratuite, celle qui ne fait pas sens. Je suis une ennemie de la critique facile, acide, moqueuse et dénuée d’amour. Je suis une ennemie du théâtre qui ricane « Regardez comme ils sont laids, bêtes et méchants, ha, ha, ha ! »… qui invite forcément à la conclusion hâtive « Ce n’est pas moi ».
Je vais donc, avec cette belle équipe réunie autour de ce sujet et de ce texte, tenter d’évoquer cette violence et ce gâchis, les nombreuses questions engendrées, dans le respect, la compréhension, la compassion et l’amour pour ces « monstres ordinaires » qui nous ressemblent ou que nous connaissons en tout cas fort bien (6).

(1) Serge Tisseron, L’intimité surexposée.
(2) Je parle ici des « populations favorisées » qui peuplent notre environnement occidental, nos jeunes spectateurs.
(3) Voir « fait divers » en annexe.
(4) « J’ai pris la décision de me dire que j’étais capable de faire ce que j’avais décidé »
(5) Serge Tisseron, L’intimité surexposée.
(6) Pour ma part, j’ai une sœur de dix ans ma cadette et j’ai, malheureusement, pu observer sur elle, les ravages de cette nouvelle société de l’image… L’observatrice elle-même étant déjà loin d’être intacte.

Jeanne Dandoy