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Funérailles d’hiver, un conte fantastique

Entretien avec Laurent Pelly - Propos recueillis par Pierre Notte

Farce burlesque en huit tableaux. La vieille mère expire... la veille du mariage de Vélvétsia et Popotshenko. Son fils, Latshek Bobitchek avait assuré : il y aura du monde à ton enterrement. Mais, noces ou obsèques, Shratzia, la cousine, sa famille et la belle-famille ont choisi : ne pas savoir pour ne pas avoir à annuler ce mariage, le but, le rêve de toute leur vie. Alors ils décampent, courent, s’envolent, leur fuite est un roadmovie fantastique, surréaliste, hilarant et trash où tout est permis.... Mais l’ange de la mort veille et fait rendre les âmes comme on lâche des pets.

La bêtise humaine, ce trésor dramatique
Hanokh Levin dresse une galerie de portraits formidables, il épingle l’individualisme, l’égoïsme absolu. La bêtise est un sujet merveilleux. À la lecture du texte, j’ai ri du début à la fin, chose rare ! La comédie féroce est hilarante, mais il y est aussi question du temps, de la mort, du deuil. Chacun ne pense au bout du compte qu’à sa petite personne, ici entre un mariage et un enterrement. Et aucun d’entre eux ne peut se passer d’aucun autre ! C’est aussi une histoire de famille, cette entité délirante à laquelle personne n’échappe. Le spectacle sera créé au Théâtre National de Toulouse, au sein d’une saison qui sera centrée sur cette thématique de la famille. Funérailles d’hiver explore toutes les limites des cadres fixés par la tradition familiale et par la société. Ici, les personnages s’égarent dans les normes, et frôlent forcément vite la bêtise ; celle de l’homme perdu dans ses conventions. Le langage d’Hanokh Levin est d’une drôlerie infinie, c’est une langue musicale, vive, piquante, qui n’est pas étrangère aux délires du Ionesco de L'avenir est dans les œufs ou de Jacques ou la soumission.

Une plage, un toit et les montagnes tibétaines
L’attrait premier de la pièce, c’est bien qu’elle paraît absolument impossible à monter ! L’auteur imagine ses cinq protagonistes hissés au sommet des montagnes du Tibet, sur les neiges éternelles ; c’est l’image qui en ce moment me préoccupe le plus, peut-être allons- nous créer des marionnettes, faire en sorte que chaque acteur ait son double en figure géante à manipuler ? J’aime infiniment l’atmosphère du tableau de la plage, cet espace gigantesque où « la petite bande » de Levin se retrouve comme perdue ; comme des vieux pingouins resserrés sur la banquise, ils se resserrent sous leurs parapluies, alors que deux sportifs courent autour du groupe frigorifié. C’est l’aspect fantastique de la pièce qui m’intrigue le plus : où est le réel ? Qu’est-ce qui relève du rêve ou du concret ? Au-delà du fond de la pièce, de son propos, j’aime la forme du conte fantastique. C’est une succession de tableaux oniriques qu’habitent des personnalités très prosaïques. Le comique et le burlesque naissent de ce choc entre la rêverie, le tragique et les personnalités que peint Levin.

Champs et contrechamps, et autres plans cinématographiques
Je travaille de plus en plus depuis des cadrages précis, à l’intérieur desquels les personnages apparaissent comme des silhouettes de papier découpé. Les acteurs jouent dans des cadres serrés, assez contraignants, qui permettent de faire intervenir des champs et des contrechamps cinématographiques. Les comédiens peuvent se retrouver dans cinquante centimètres carrés, et j’aime l’idée qu’ils puissent s’emparer de cette contrainte, et travailler plus intensément encore. Depuis la mise en scène de Talking heads d’Alan Bennett, il y a quinze ans, j’élabore ces espaces carrés, qui rappellent l’écran cinématographique, qui permettent les différentes approches par des plans variés. J’ai ensuite mis en scène sur ce principe La Baye de Philippe Adrien ; où la table familiale tournait, de sorte que le spectateur puisse profiter des différents plans d’un même repas. Ce procédé m’a ouvert une infinité de portes, il m’a permis d’élargir les voies possibles de la narration, et notamment quand il s’agit de contes oniriques. Ici, les personnages voyagent, on va de l’intérieur d’une maison à une plage déserte et pluvieuse, ils passent de la salle de bal au sommet de l’Himalaya, ils discutent en plein vol. Ils croisent un ange de la mort, et autres fantômes. Il n’est pas question d’envisager l’espace comme un décor ; nous allons concevoir et réaliser un outil qui permettra de résoudre tous les défis que pose la pièce. Il faut que l’on puisse retrouver l’escalier dans la maison, les portes des chambres, le voisinage, les montagnes, la plage, le toit tuilé où vont se retrouver tous les personnages à la fin de la pièce.