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Présentation

Septembre 2004

Je décide de consacrer la saison 2005‐06 de Didascalies and Co. à la découverte dʹun auteur suédois majeur, trop peu diffusé en région PACA. Jʹavais lu pendant les mois précédents Bobby Fischer vit à Pasadena ; la manière avec laquelle Lars Norén y décrypte les relations familiales mʹa immédiatement séduit, dʹautant plus que je voulais mʹintéresser à ce thème qui faisait logiquement suite à Une Orestie créé en mai 2004 au Théâtre du Merlan Scène Nationale, et à lʹhistoire des Atrides. Je désirais aussi traverser des formes dʹécritures que jʹavais peu expérimentées, et notamment le naturalisme qui a si mauvaise presse en France.

Lars Norén me permet de concilier ces deux directions majeures : interroger la matrice familiale, et se poser la question du réalisme au théâtre. Bobby Fischer vit à Pasadena est créé du 17 au 28 mai 2006 au TNM La Criée.

Mai 2005

Je lis dʹautres pièces de Lars Norén récemment publiées. Dʹabord par intérêt immédiat, ensuite avec lʹidée dʹorganiser un cycle de lectures pendant la saison 2005‐06.

Froid vient dʹêtre édité chez LʹArche, il y a quelques mois. Sa lecture réveille en moi lʹattrait pour des textes politiques et sociaux. Mais le poète reste poète. Il ne nous donne pas de leçons sur la vie. Il relie des faits entre eux.

Jʹai immédiatement envie de donner à Froid dʹavantage quʹune lecture. Lʹidée de consacrer mon travail à lʹécriture de Norén pour les deux saisons qui viennent avec deux textes de 1989 et 2004, devient une évidence.

Quinze années pour mettre en perspective lʹévolution dʹune écriture dans ce quʹelle a de mouvements et de permanences, et quinze années qui mettent le monde en interrogation.

Renaud Marie Leblanc


Le théâtre est un instrument pour décrire où nous nous trouvons et pourquoi nous vivons, et ce qu’on coupe au théâtre, on le coupe à la vie.
Lars Norén

Le théâtre de Lars Norén, nourri de ses propres obsessions, est puissant, violent, polyphonique et dense. Traitant dʹabord des relations familiales et du thème de la séparation, ses oeuvres récentes sʹorientent vers dʹautres horizons, notamment celui du côté sombre de notre société. Les pièces se suivent, procédant par légers décalages et présentant souvent, en apparence, des conflits identiques sous des éclairages un peu différents. Tout est à la fois indispensable et inéluctable et l’on atteint une sorte de « temps réel » mais d’un niveau supérieur, d’une intensité jamais relâchée, où chaque mot compte, apportant sa nuance et sa blessure. Ou alors, on pourrait dire que pour Lars Norén le temps n’existe pas.

Le théâtre « sociologique » de Norén aborde la tragédie des sociétés contemporaines, des bas‐fonds et de la grande misère des métropoles occidentales.

Le dialogue familier et agressif, tour à tour insinuant et brutal, ce dialogue de tous les jours, Norén en avait déjà capté dans ses romans, les tonalités « réalistes » ‐ vocabulaire et rythme. Ici dans ses pièces, les premiers pas psychologiques aboutissent rapidement à un état visionnaire. Par ses allusions, ses pièges et ses attaques soudaines, ce langage est fait pour se retrouver en nous, dans notre parler quotidien, exprimé ou subconscient, et nous impliquer dans ce monde envoûtant que nous ne connaissons que trop bien : l’enfer.

Son théâtre s’inscrit dans une tradition naturaliste qu’il détourne, décale et distord. Nous sommes dans une tragédie contemporaine inspirée de ses mythes fondateurs.


Simplicité à peine (ou toute) théâtrale

Je rêve ce travail hors des théâtres. Je ne m’imagine pas représenter la violence de ce discours dans le rapport frontal du théâtre à l’italienne. Evidemment, on pourrait imaginer un espace bi frontal ou circulaire, mais je n’y crois pas. Le simple fait que l’on se trouverait dans un lieu de représentation, brouillerait les pistes, et induirait un aspect politique. Curieusement, je crois que ce texte ne supporterait pas la distance pourtant si précieuse de l’espace de la scène, sous peine d’une cruelle réduction. Des acteurs jouant, sous des lumières travaillées, avec une bande‐son, me semblent créer un emballage d’apprêt au récit.

L’acuité tranchante du dialogue, en revanche, me semble exportable. Evidemment, on pourrait dire cela de tous les textes théâtraux. Mais étrangement, la proximité, l’absence de lieu déterminé, l’abandon des apprêts de la représentation, aiguise la portée politique de ce texte qui met en scène des jeunes gens. Nous n’assisterons pas pour autant à du théâtre de rue : l’écriture n’y résisterai pas.

Où donc exporter la thématique de Lars Norén, sinon à sa source. Froid, ne l’oublions pas, rapporte la parole errante de quatre lycéens. L’éclat de cette parole ne peut que mieux raisonner dans l’enceinte de l’éducation nationale ; dans ces couloirs surdimensionnés, révélés à l’écran par Gus Van Sant dans son film « Elephant », et ces bâtiments fonctionnels qui accueillent la parole du savoir. La parole de l’extrême et de la déformation y résonne alors avec un effroi certain.

Faut‐il pour autant céder à l’incarnation réaliste des lycéens ? Je n’y crois pas non plus. Car c’est la violence périphérique de l’école qui s’invite dans le cercle pédagogique. Un dispositif circulaire, banal et simple, enfermant les acteurs. Pas d’incarnation réaliste de lieu ou de temporalité. Aujourd’hui, ici et maintenant les extrémistes s’emparent du vide laissé par la parole du savoir. Et cette matérialité est la seule à mettre en scène.

Le meurtre de Karl pose la question du naturalisme. Surenchère dans les coups ou stylisation ? Un seul coup, violent et radical. Sans appel. On ne ressuscite pas comme dans un jeu vidéo. Ce réalisme est nécessaire : seul, il vient mettre en perspective le discours non critiqué de Keith, Anders et Ismaël. En remettant au centre la radicalité de l’acte mortel qui fascine, c’est une tentative de le vider de son sens, et donc de requalifier ce qui lui a précédé.

Ce projet sans décor ni lumière, qui se jouera aussi dans les écoles, s’adresse aux jeunes, à leur professeur et aux adultes. Laisser le théâtre être le lieu du lien qui reconduit parents et enfants sur les bancs de l’école pour entendre la parole fusilante d’un dramaturge polémique.

Renaud Marie Leblanc