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Présentation

Projet Jeune Théâtre National 2005-2006

Pour la saison 2005-2006, Jean-Louis Colinet a confié la responsabilité du prochain projet Jeune Théâtre National à Jean-François Noville animateur du groupe « Théâtre en animation ». La pièce choisie est Froid de Lars Norén, qui développe le thème du racisme et des mécanismes de violence chez les jeunes.

La force de la pièce et les réactions qu’elle ne peut manquer de susciter dans les milieux scolaires nous amènent à repenser notre approche classique de l’Atelier Jeune Théâtre pour axer davantage le projet sur l’animation pour les publics jeunes.

Comme l’énonce Jean-François Noville qui explore depuis plusieurs années ces nouvelles formules de représentations et d’animations :
« Le théâtre peut apporter des outils spécifiques, autres que ceux de la pédagogie et fournir de nouvelles pistes de réponses aux questions des jeunes et des enseignants. ».

Ainsi, un des objectifs moteur du projet est d’amener directement l’événement théâtral au sein même du quotidien des jeunes, par le biais de représentations ayant lieu dans les écoles ou les maisons de jeunes. Ces représentations en milieu scolaire ou associatif seraient suivies par des représentations au Théâtre National pour le public habituel. Seraient alors prévus deux dispositifs scénographiques distincts, adaptés l’un à une scène de théâtre, l’autre, à un espace neutre comme une salle d’école.

Les représentations en milieu scolaire ou associatif seraient précédées et suivies d’animations ludiques, différentes des animations plus classiques basées sur l’aspect littéraire et dramaturgique de la pièce.

Par le biais d’improvisations et de débats, tous les aspects du spectacle, ainsi que l’essence du théâtre et le mode d’approche d’un fait de société par le spectacle vivant seraient abordés, remplissant un double objectif : l’initiation au théâtre et la mise en jeu de problématiques contemporaines.


La Pièce : Froid

Dans un coin tranquille de la Suède, c’est la fin des cours. Trois jeunes gens, Keith, Anders et Ismaël, trois amis, s’ennuient. Ils parlent de leur amour pour la race suédoise, la nature suédoise. Ils évoquent les matches de foot et leur cortège d’alcool et de rixes, les dangers que font peser les « métèques » sur la pureté de la Suède. Ils disent aussi leur fascination pour le passage à l’acte par excellence : la mise à mort de quelqu’un.
Sur ces entrefaites passe un garçon nommé Karl. C’est un enfant coréen, recueilli et éduqué par une famille des environs. La famille est fortunée et l’« étranger » réussit à l’école. En outre, et c’est peut-être le nœud gordien de la pièce, il croit à la vertu du dialogue.


Approche Dramaturgique

Anatomie d’un fait divers

La pièce « Froid » est basée sur un fait-divers tragique : le dernier jour de l’année scolaire 2002, deux jeunes lycéens qui font du camping au bord d’un lac se font importuner par des skinheads. L’un des deux jeunes, issus des milieux aisés, sera massacré dans la bagarre à coups de bûche.

L’intention de l’auteur est de faire partager au spectateur toute l’horreur d’un jeu tragique, stupide et indécis, un jeu de chat et de souris qui débouche sur l’irrémédiable. Cependant, loin du fatalisme d’une situation stéréotypée et irréversible (trois jeunes défavorisés et racistes s’en prennent à un camarade de classe de famille bourgeoise d’origine étrangère), Lars Norén nous fait comprendre que le meurtre de Karl est intimement lié au hasard et à la personnalité des trois agresseurs :

  • D’une part, la rhétorique raciste du meneur de la bande, Keith, est peu convaincante, faible : les arguments sont éculés, risibles, il s’agit de banalités de base destinées à emporter l’adhésion de ses deux comparses. En effet, lorsque Keith se met à argumenter avec Karl sur les « étrangers parasites », ce dernier arrive sans trop de peine à réfuter ses arguments, ne faisant qu’augmenter la frustration de ce dernier.
  • D’autre part, la « bande » en elle-même est des plus improbables qui soient : à côté de Keith, le seul personnage réellement dangereux de la pièce, Anders et Ismaël sont des personnages pathétiquement ternes : complètement intimidés par l’autorité du chef, leurs tentatives pour se mettre en valeur à ses yeux sont lamentablement vouées à l’échec. En réalité, il ne tiendront leur rang dans la bande qu’en participant activement à la mise à mort de Karl, mise à mort qui ressemble fort à un rite d’initiation macabre.
  • Karl, la victime, pourrait à plusieurs reprises prendre la fuite et échapper à ses persécuteurs. Au contraire, et de façon étrange, il choisit de rester et de tenir tête à la bande. Jamais il ne paraît avoir peur des trois autres, ni même appréhender la suite des événements. C’est cette attitude, bien plus que la théorie raciste vaseuse de Keith, qui est à l’origine de la rage meurtrière des agresseurs : c’est le courage de Karl qui sera la cause de sa mort.
  • Enfin, la pièce en elle-même est structurée comme un non-événement : la situation semble « pourrir » à de nombreux moments, voire sombrer dans l’ennui, et ne correspond pas à l’idée d’un crescendo agressif qui mènerait à une mise à mort. Ici encore, il semble que Lars Norén nous décrit une situation qui s’emballe par à-coups, sans raison réellement identifiable, si ce n’est le désir irrépressible de la bande de passer à l’action.

La violence comme mode d’existence

Keith, Anders et Ismaël ont plusieurs points communs particulièrement significatifs :
Issus de milieux modestes, mais pas misérables, ils ont tous trois un rapport difficile, voire traumatique à leur père, leur parcours scolaire est insignifiant, leurs perspectives d’ascension sociale à peu près nulles : Keith compte s’engager dans les gardes-côtes, Anders compte trouver un boulot manuel « pour pouvoir s’acheter une voiture pas trop chère», quant à Ismaël, son rêve serait, à l’image de son père, de passer sa vie en prison, « où on ne s’en fait plus pour rien, on est peinard ». À l’évidence, ces trois personnages ont été très tôt livrés à eux-mêmes, sans aucun modèle de réussite dans leur environnement familial.

Nous avons ici affaire à trois jeunes qui ont une image désastreuse, sans illusion, de leur avenir. Aux yeux de la société, ils sont inexistants, transparents et sont assez conscients que rien ne risque de les sortir de cet anonymat.

On sent chez eux une sourde frustration, et une obsession de « passer à l’action », c’est à dire de commettre un crime, en recourant à la violence comme seul moyen d’encore agir dans un monde qui ne veut pas d’eux. Le passage à l’acte est à leurs yeux le seul moyen de se sentir en contact avec la société.

Karl, au contraire, représente le prototype du gars « chanceux » : d’origine coréenne, adopté à sa naissance, il évolue dans un milieu aisé, il est bien dans sa peau, enthousiaste, brillant, riche et semble aborder avec insouciance un avenir prometteur.

L’alcool aidant, on comprendra facilement que Karl, le garçon qui a été gâté par la vie « sans avoir rien fait pour le mériter », devient peu à peu aux yeux de ses agresseurs l’exemple même de l’ennemi de classe, et par extension le symbole même de l’injustice dont ils se sentent victimes.

En ce sens, le meurtre de Karl prend une signification de revanche sociale et de tentative nihiliste de compter encore pour quelque chose dans la société.

Une symbolique hypertrophiée de la virilité

Les trois agresseurs jouent aux hommes virils, ils adoptent une logique de confrontation entre mâles qui n’évitera aucun cliché : beuverie, grossièreté, défis physiques, obsession de la bagarre, mise à l’épreuve permanente. Pourtant, à travers le récit qu’ils font de leurs rêves, on sent les trois jeunes encore fragiles, vulnérables, on perçoit qu’ils luttent contre des blessures enfantines encore très profondes. On sent clairement que les trois agresseurs sont à la recherche d’un geste fort qui les fera entrer de manière incontestable dans l’âge adulte. Ne se faisant aucune illusion sur le monde du travail qui les attend, ils en arrivent rapidement à l’idée de poser un geste ultime, comme l’expression indiscutable de leur force physique et morale.

On remarquera également, surtout entre Keith et Anders, une conception de la virilité qui se manifeste tout autant dans la capacité à encaisser les coups qu’à les donner.
L’idée de s’endurcir, y compris par la prison, les obsède, et représente pour eux le modèle de valorisation le plus sûr.

La mécanique de la bande

Keith ne prend quasiment pas part à la mise à mort de Karl. C’est même Ismaël qui achève son camarade de classe, contre lequel il ne manifeste pourtant que très peu d’animosité personnelle (on a même l’impression tout au long de la pièce qu’il trouve Karl plutôt sympathique). Dans la mise à mort, on sent clairement que la symbolique du geste prend le pas sur la personnalité de la victime : en achevant l’adolescent, Anders et Ismaël font non seulement preuve d’allégeance à Keith, mais témoignent également de l’appartenance à une bande qui devient, par ce geste, soudée à jamais. En ce sens, la mise à mort devient un acte d’identité fondateur de solidarité, la preuve qu’ils peuvent « réussir » quelque chose (« On l’a fait, putain, on l’a fait… »)

L’intention de Lars Norén semble ici de montrer la très mince marge qui sépare une dispute d’adolescent d’un fait-divers tragique. On sent les trois agresseurs fragiles, tendus, déjà brisés par la vie dont ce meurtre sera le lamentable point culminant.

La pièce donne réellement à sentir l’énergie électrique qui va monter entre les trois agresseurs, une énergie dont les trois jeunes ne savent que faire, condamnés à l’oisiveté des victimes de la société. On ressent cet immense sentiment de frustration, d’humiliation, qui se transforme en colère puis en rage, dirigée contre le premier venu.

Froid peut nous permettre de saisir la réalité humaine, dérisoirement humaine, de ces trois assassins minables, à travers ce geste brutal, stupide et inutile. Il est une peinture inquiétante de ces laissés-pour-compte, qui n’ont d’espoir que dans la chute.

« La seule chose qu’il faut, c’est mourir » (Keith)

Jean-François Noville


Note d'intention

Nantes, juin 2002. Un jeune homme de 17 ans, fasciné par « Scream », une trilogie du réalisateur Wes Craven – qui met en scène des adolescents semant la terreur sur des campus en portant des masques effrayants et en assassinant leurs condisciples – tue Alice, une adolescente de 15 ans en la poignardant à 42 reprises. Il déclare s’être réveillé avec la volonté de tuer.

Mons, décembre 2003. Quatre jeunes adolescents pillent puis incendient une école primaire la veille de la Saint-Nicolas, privant de jouets une centaine d’enfants de leur quartier défavorisé. Parmi ceux-ci, leurs jeunes frères et sœurs…

Lille, mai 2004. A la recherche d’un maghrébin à tabasser, trois skinheads bredouilles se rabattent sur un jeune homosexuel de 19 ans, qu’ils brûlent vif.

Ancourteville-sur-Héricourt (Pays de Caux), octobre 2004. Un jeune homme de 14 ans a assassiné sa mère, son père, son petit frère de 4 ans et grièvement blessé sa sœur cadette dans la maison familiale. Dans les intervalles entre les meurtres, il a enclenché dans le magnétoscope une cassette vidéo du film « Shrek ». Il a déclaré aux gendarmes : « Ça m’a pris d’un coup. Ça me trottait dans la tête depuis quelques jours, et là, il fallait que je le fasse. »

Bastogne, novembre 2004. En une quinzaine de jours, une vingtaine d’incendies sont déclenchés dans divers bâtiments publics et privés. Au terme de l’enquête de police, une quinzaine de jeunes de 14 à 20 ans seraient à l’origine des sinistres, sans qu’aucune explication rationnelle à ces gestes puisse être trouvée.

Ces quelques événements, pris au hasard dans une multitude de gestes absurdes, spontanés et d’une violence totale sont un des portraits possibles que l’on pourrait faire des jeunes délinquants d’aujourd’hui.

Ces jeunes des faits-divers n’ont en général aucun passé, et guère plus d’avenir. Issus de milieux modestes, ballottés par une vie familiale compliquée, sdf du système scolaire, ils tournent leur rage, leur frustration et leur mal de vivre sur le premier objet venu, même si cet objet fait partie de leur quotidien le plus intime.

Déterminés à détruire, ils sont prêts à s’attaquer à tout. Y compris à eux-mêmes.

À travers Froid de Lars Norén, je souhaite dresser un portrait intime de ces assassins anonymes, sans projet, sans conscience, sans illusions, qui apparaissent spontanément dès que l’occasion se présente, au hasard des circonstances.

Un meurtre raciste, en apparence seulement, en réalité un fait-divers consternant, prenant sa source dans le mal-être du siècle, dans une révolte sans avenir et sans conscience. Les trois jeunes meurtriers de Froid sont des jeunes d’une banalité totale, à des lieues des monstres qu’on imagine derrière ce genre d’actes atroces.

Mon projet est de donner à voir les parcours humains de ces trois jeunes désœuvrés, de tenter une explication du sens que peut prendre à leurs yeux l’idée de tuer leur camarade de classe. De donner à comprendre au spectateur les mécanismes intimes et collectifs qui poussent à l’acte.

Froid nous confronte aussi au quotidien sans illusions d’une génération de jeunes gens à la dérive, totalement livrés à eux-mêmes, se révoltant contre une société qui n’est plus à même de leur fournir de modèle normatif, les amenant à aller chercher ce modèle paternel et autoritaire dans la pire des idéologies : le fascisme. Et bien que le racisme ne soit ici guère plus qu’une explication simpliste du sentiment d’injustice qui habite ces jeunes gens, il est pour beaucoup une réponse claire et séduisante au désordre du monde.

Parce qu’il rend leurs armes aux plus démunis : les griffes et les crocs.

Mais il s’agira ici également de donner un sens au sacrifice de la victime. Car en effet, Karl, le jeune supplicié, nous offre aussi un modèle, un modèle lumineux en réaction à la brutalité arbitraire. Comme le fusillé qui souriait à ses bourreaux, Karl répond, argumente, affronte ses tortionnaires avec courage et lucidité, il choisit de jouer son rôle dans ce jeu de chiens fous : le rôle d’un être humain courageux, confiant dans la vie et dans le dialogue.

Comme le garant au milieu de l’enfer d’une humanité possible.

Désespérément possible.

Jean-François Noville


L’Animation

L’animation s’adresse à un public de l’enseignement secondaire moyen et supérieur (classes de 4ème, 5ème et 6ème) et touchera des groupes de 100 à 150 élèves répartis par groupes de 30 au maximum.

Notre animation est conçue spécifiquement au départ de la pièce, de sa thématique et de sa forme. Elle doit principalement servir à mettre les élèves « dans le bain » pour la pièce qu’ils vont voir. L’animation est préalable à la vision du spectacle.
L’animation se propose, sous forme ludique de faire découvrir aux étudiants différents aspects du travail théâtral “réaliste” en abordant des exercices simples : attention et concentration, écoute du partenaire, création de situations de jeu sur un rapport verbal ou non-verbal, le tout ayant pour but de créer des saynètes improvisées qui ont pour thème les rapports de force et de domination. Nous espérons ainsi, par une approche progressive, à la fois ludique et lucide, orientée sur la qualité du jeu proposé par les étudiants, amener les étudiants à réfléchir à la notion du respect de l’Autre, de ses différences et aux facteurs qui font naître la violence, sans passer par un débat d’idées mais par une expérience pratique liée au jeu théâtral.

L’essentiel du travail d’animation consiste ici à développer l’instinct de bande dans un groupe désigné de manière aléatoire. Une fois cet instinct installé et la cohésion formée, nous tenterons de faire expérimenter aux étudiants les possibilités qui s’offrent à une personne « persécutée » de faire cesser les rapports de domination.

En introduction au travail, nous soulignerons que nous recherchons ici la meilleure qualité artistique dans le travail proposé : justesse, rythme, crédibilité, en prenant exemple sur les grands rôles de « méchants » du cinéma.

En premier lieu, nous allons proposer aux étudiants de créer une « bande » de trois ou quatre membres désignés au hasard. Chacun se verra assigner un rôle au sein de cette bande : chef, « suiveur du chef », souffre-douleur, gaffeur…
L’objectif à ce moment du travail est de développer des rapports hiérarchiques crédibles entre les membres, d’inventer les valeurs de cette bande, et de donner l’impression d’un groupe fortement soudé (développement de code, respect de la hiérarchie, souplesse des rôles).

On procède ensuite à l’introduction d’un intrus au sein du groupe et nous incitons les membres de la « bande » à développer un système de valeurs ou de comportements amenant le groupe à se distinguer de l’intrus (nous choisirons ici des critères tels que le fait que l’intrus ait des vêtements de marque, ou qu’il s’exprime de manière différente, ou qu’il soit supporter d’un club de foot rival de celui de la bande, etc…). Une consigne essentielle sera ici d’interdire les contacts physiques.

À partir de ce départ de situation conflictuelle, nous élaborerons une scène en développant au maximum le rapport de domination par le biais des codes visuels; attitude, positionnement dans l’espace, oppression, et, tout en restant axé sur la crédibilité de la situation développée, nous mettrons en évidence que la domination du groupe dans la scène jouée dépend du degré de soumission de l’intrus.

Enfin, la dernière étape de l’animation mènera à explorer toutes les possibilités qui s’offrent à l’intrus de casser la dynamique de domination du groupe, à savoir : refus d’obtempérer, division du groupe en prenant des membres à part, mutisme, humour, etc.

Éventuellement, en fonction de la qualité des improvisations proposées, les rôles seront permutés, soit au sein de la bande, soit entre bande et intrus.

Jean-François Noville