La pièce
Par Noël Casale
En quelques mois, une bande de joueurs prêtés par d’autres clubs et des joueurs corses – une quinzaine de chevelus mal rasés, tous très jeunes ou presque trop vieux – avait
conduit, au fil d’une épopée invraisemblable, le Sporting de Bastia aux sommets du football européen et plongé toute l’île dans une ferveur proche du délire.
Le matin de ce jour-là, le soleil s’est levé dans un ciel aux couleurs du club et d’une ville en liesse : bleu azur et nuages blancs.
C’est vers midi que le temps a changé. Mistral, gros nuages, trombes d’eau. Très vite, la pelouse du stade de Furiani se transforme en champ de boue.
On réquisitionne l’armée, les pompiers et des volontaires pour éponger, écoper, avec des balais, des seaux, des sacs de sciure et de sable.
En fin d’après-midi, les milliers de spectateurs entassés dans le stade depuis midi sont trempés et transis. On teste la pelouse, elle est impraticable. Cependant, pour des
raisons assez mystérieuses, le match se joue et se solde par un score vierge: 0 à 0 . Et on raconte encore aujourd’hui que quinze jours plus tard, dans les vestiaires du stade
d’Eindhoven, juste avant le match retour, les joueurs de Bastia se battent entre eux, prennent trois buts sans en marquer et repartent illico vers d’autres aventures aux quatre
coins de la France et de l’Europe.
Peu avant ce jour, Gilbert Trigano - alors propriétaire du club corse - invite son ami le cinéaste Jacques Tati à venir filmer la rencontre. Tati vient, se promène dans tout
Bastia du petit matin jusqu’au milieu de la nuit, capte ce qu’il voit et en fait un film d’une trentaine de minutes : FORZA BASTIA.
La vision de ce film il y a quelques années et cette journée que j’ai passée à l’âge de dix-sept ans dans les tribunes de midi à minuit sont probablement à l’origine de l’écriture
de cette pièce.
Mise en scène
Par Pascal Omhovère
Encore en cours d'écriture de Forza Bastia, une pièce avec vingt trois personnages, un auteur vient se préparer pour une lecture publique des premiers actes de cette
pièce dans un théâtre qu'il ne connaît pas. Il entre seul sur la scène avec son pupitre afin de répéter. Un régisseur et une jeune femme qui semblent habiter ce théâtre
l'accueillent en silence.
Sont-ils des personnages de la pièce déguisés en régisseurs ? Sont-ils ses personnages qui l'attendent ? Il semble se poser la question.
En tout cas, en pleine répétition, en plein effort solitaire, au milieu de la seconde scène interprétée avec feu par l'auteur, surgit un quatrième acteur… qui lui, est bel et bien
un personnage emblématique de Forza Bastia: le facteur !
Ce facteur violoncelliste initie un dialogue vocal et musical avec l'auteur. Et celui-ci, d'abord surpris, joue le jeu… Ainsi la pièce avance, sous le regard des deux régisseurs…
Mais au gré des différentes péripéties inhérentes au déroulement de la folle journée bastiaise que raconte la pièce, l'auteur se retire, exténué…
Les régisseurs s'emparent alors des scènes suivantes et d'une manière d'autant plus stupéfiante qu'ils donnent vie, non seulement à deux personnages, mais à toute la pièce;
celle-ci trouve sa réalité et sa vérité.
L'auteur étant revenu à lui, il se déroule alors un étrange ballet à quatre où, dans les murs nus du théâtre et l'agrément d'un décor léger dont on se dit qu'il est sans doute
celui d'un autre spectacle – quel est ce cercle au sol ? … et ses rideaux de perle au lointain ? … le dernier acte de Forza Bastia s'écrit en direct…
Paris, le 30 mai 2007
Mise en Jeu
Nous nous sommes proposés de mettre en jeu Forza Bastia ainsi: un homme – l'auteur – entre sur la scène d'un théâtre pour répéter, seul, toute la pièce. Dans ce théâtre, vivent et
travaillent un homme et une jeune femme – supposons-les régisseurs. Sur cette scène, apparaîtra sous peu un des personnages de la pièce: le facteur.
Espace
Cela nous a conduit à concevoir l'espace de la façon suivante: d'abord, il nous faut donner l'impression que la jeune femme et l'homme font vraiment partie de la maison. Qu'ils
peuvent circuler librement sur et au-dehors du plateau – faisant ainsi des coulisses visibles et invisibles d'autres espaces de jeu.
Quant au plateau, nous avons cherché à l'organiser de façon à ne pas disperser le regard du spectateur. Au sol, un large cercle de toile est au centre d'un rectangle aux
dimensions proches de celles de la scène. Deux seuils d'entrée et de sortie, à vue, de ce rectangle en suggèrent les limites au loin et sur les côtés.
Lumière
Nous n'avons pas prévu de renforcer la perception géométrique du sol par la lumière. En épousant, par exemple, ses configurations à l'aide de découpes très nettes. La lumière (
comme l'espace ) devrait donner l'impression de n'être pas vraiment conçu pour Forza Bastia. Je veux dire pour cette pièce comme si elle devait se jouer de façon plus ou moins
réaliste avec une troupe très nombreuse.
Costumes
Les costumes, comme souvent dans notre travail, nous cherchons à ce qu'ils n'en soient pas. C'est-à-dire qu'ils contribuent non à figurer des personnages, mais à révéler au mieux
les lois et les potentialités de chaque corps. Et qu'ils évitent d'en compromettre la perception en se méfiant de l'astuce et de l'artifice.
Nous souhaiterions enfin une légère inadéquation entre l'espace, la lumière, les costumes et le texte. Et cependant que tous les quatre travaillent ensemble à former un théâtre qui serait comme un relais de la vie.
Anne Buguet, Noël Casale,
Pascal Omhovère et Pierre Peyronnet.
Musique
La musique naîtra de l’improvisation. C’est à l’écoute du texte qu’elle trouvera peu à peu ses repères, ses modes de jeu, tout en restant toujours ouverte, pulsionnelle. La
musique doit introduire de l’irrationnel dans la pièce, un mystère, une instabilité, une présence (ou absence) à l’instar de la lumière.
Hubertus Bierman
Au cinéma
Forza Bastia ou L'île en fête de Jacques Tati
Par Noël Casale
C'est à l'invitation de Gilbert Trigano ( alors propriétaire du Sporting de Bastia ) que Jacques Tati se rendit en Corse en avril 1978 pour immortaliser cette rencontre sportive.
C'était en effet la troisième fois qu'un club français - et la première fois qu'un club corse – atteignait une finale de Coupe d'Europe de football. Tati se lança, paraît-il, dans
l'aventure avec enthousiasme. Malheureusement, il disparut avant d'avoir réalisé le montage des images qu'il avait filmé. Ce matériau, longtemps oublié de tous, fut redécouvert,
monté et sonorisé, vingt ans plus tard par sa fille, Sophie Tatischeff. Et ce n'est que depuis 2002, que le public peut enfin découvrir ce bijou de 26 minutes.
C'est une sorte de documentaire burlesque où Tati porte son attention moins sur la rencontre que sur la population de Bastia, ce 26 avril 78, du lever du jour jusqu'au milieu de
la nuit.
Le film se présente comme une mosaïque d'innombrables instants de vie qui témoignent, au fil des heures, de la transformation d'une formidable liesse populaire en une toute aussi formidable déception collective. On y voit donc toute une ville se préparer dès les premières heures du jour et sous un grand ciel bleu à cette grande fête. Puis, on y voit le vent se lever, le ciel se couvrir et des milliers de gens chercher à s'abriter dès les premières trombes d'eau. On y voit la pluie tomber pendant des heures et des hommes tenter de sauver la pelouse et la tenue du match. On y voit enfin, par extraits, un match de ce niveau se jouer comme une partie de pousse-ballon entre copains, l'hiver sur un terrain vague et boueux. Et tout cela, sans aucun commentaire. Cinéma presque muet ( on y entend que le son produit par les images ), chaque plan y est cependant (comme dans toute grande œuvre du Muet ) riche d'innombrables récits. Le film, dans son ensemble, nous montre, à la façon d'un autre film de Jacques Tati – Jour de Fête – la vie de toute une communauté inquiète d'un moment joyeux de son histoire.
Le sport en fête
La gloire du Sporting
Par Noël Casale
Demandez à n'importe quel supporter du Sporting de Bastia de plus de quarante ans le nom qu'il associe spontanément aux dix ans de gloire de son club préféré, il vous répondra
sans hésiter, Pierre Cahuzac. Pierre Cahuzac est arrivé comme entraîneur à Bastia en décembre 1971, venant d'Ajaccio où il venait de remporter quatre titres de Champion de France
amateur avec le GFC Ajaccio, après une belle carrière de footballeur professionnel ( 2 sélections dans la grande équipe de France de la fin des années 50 ).
Cet hiver-là, le Sporting navigue à vue. Les joueurs sont démobilisés, l'entraîneur dépassé, la direction, sans projet. Cahuzac prend le pouvoir dès le premier entraînement auquel
participent tous les joueurs ( ce qui n'était plus arrivé depuis longtemps ). À peine six mois plus tard, Bastia s'incline de justesse ( 2-1 ) devant le Marseille de Magnusson et
de Skoblar en finale de la Coupe de France.
Les trois saisons suivantes vont conduire le club aux sommets de la première division. Celle de 76/77 est inoubliable. Le Sporting caracole dans le trio de tête au coude-à-coude
avec l'immense Saint-Étienne qui a conquis l'Europe et trébuché de peu devant le Bayern de Munich de Beckenbauer lors de la finale mythique de Glasgow.
Les joueurs du Sporting sont peu connus du grand public. Les Papi, Guesdon, Orlanducci, Cazes, Larios, Lacuesta… et compagnie ont du souffle et des cheveux longs. D'ouvriers du
ballon rond, abonnés au banc, qu'ils étaient dans des clubs riches et prestigieux, ils deviennent, sous la baguette de Cahuzac, les princes et les ambassadeurs de la Corse en
France et en Europe.
L'homme est dur, dit-on, sévère. Les joueurs se doivent d'être exemplaires – sur et en dehors des terrains. Les pros s'entraînent avec la réserve. Aucun favoritisme. Jamais. Que
chacun soit l'égal de tous. L'alchimie fonctionne à merveille. À Furiani, durant cette saison où les "bastiais" vont se qualifier pour l'Europe, tous les visiteurs repartent avec
un minimum de trois buts dans la valise. Une équipe est née. Portée par une rigueur dans le travail et une joie de jouer inouïes et par toute une population comme oublieuse pour
quelque temps des bouleversements politiques qui la déchirent et dont la gloire du Sporting exalte les aspects révolutionnaires. Les tribunes de Furiani, de France et d'Europe se
couvrent de milliers de drapeaux corses. Les dix ans de gloire du Sporting témoignent d'un moment de l'histoire bien précis.
Bien que nous parlions là d'une époque pas si lointaine, une aventure pareille n'est plus possible aujourd'hui. Le monde et le football ont beaucoup changé. Une bande de copains
chevelus et mal rasés, guidés par un homme d'exception, peuvent prétendre au mieux au statut de "Petit Poucet" de la Coupe de France, à la gloire d'un jour et aux larmes des
habitants d'un canton. Mais en aucun cas à la possibilité de se hisser en finale d'une Coupe d'Europe. Les grands stades européens sont des Olympes, les joueurs, véritablement des
dieux. Leur talent semble pouvoir se déployer à l'infini grâce aux moyens sportifs, scientifiques et financiers mis en œuvre pour nous éblouir et pour tendre vers quelque chose
dont nous n'avons qu'une vague intuition. Les matches d'aujourd'hui se jouent entre milliardaires et le niveau de jeu atteint souvent au sublime. Le football d'aujourd'hui me
semble fasciner de plus en plus de monde tout en s'éloignant du monde.
L'écrivain François Bon, grand biographe des Rolling Stones, n'a pas écrit leur histoire au-delà du début des années 80. Parce qu'à ce moment-là, dit-il, les Stones entrent dans
un monde ( la jet set, les clubs fermés des grands milliardaires… ) d'où ils ne peuvent plus entretenir de relation vivante et féconde avec le monde, avec nous. La littérature
passe alors le relais à la presse people.
Il me semble que témoigner du football de nos enfances et de nos adolescences – non pas pour dire "c'était mieux avant"- nous invite à observer celui d'aujourd'hui et à
questionner notre monde.