Spectacles
Figure (Francis Bacon, le ring de la douleur)
Entretien avec Lukas Hemleb
Établissez-vous un lien particulier entre l’univers que vous abordez aujourd’hui et ceux que vous avez explorés récemment à travers les pièces de Gregory Motton, de Copi, ou de Georges Feydeau ?
Lukas Hemleb. Le lien se situe dans l’image ; ce texte est lié à l’univers pictural et intime de Francis Bacon. S’il faut établir un lien avec d’autres auteurs que j’ai mis en scène jusqu’à présent, il se trouve du côté des auteurs russes du mouvement Obériou, dont j’ai réalisé un montage de textes sous le titre Voyages dans le chaos, il y a quelques années. Denis Lavant jouait dans ce spectacle, qui se présentait comme un parcours dans les écritures de cinq poètes de Saint-Pétersbourg. La quête personnelle de ces poètes tisse un lien puissant, me semble-t-il, avec le texte de Pierre Charras. Ce monologue, et toute la matière qu’il interroge, qu’il déploie et agite, crée un lien singulier avec la recherche poétique d’artistes des années vingt. Il n’y a pas forcément une autre cohérence qui unirait l’ensemble de ces univers. J’ai dernièrement mis en scène les œuvres de Copi et de Feydeau à la Comédie-Française, des textes de théâtre. Mais j’ai abordé par le passé des formes théâtrales plus ouvertes en adaptant des textes qui ne sont pas à l’origine destinés à la scène. Comme par exemple l’an dernier, dans Od ombra od omo où j’ai travaillé sur des extraits de la Divine Comédie de Dante, en ajoutant des textes divers d’auteurs contemporains à son sujet. Je ne me suis pas jusqu’ici cantonné à un seul genre… J’ai abordé des formes bien différentes du théâtre. J’aime les textes dans lesquels vibre le désarroi du présent et j’aime tout ce qui peut amener les comédiens vers de nouveaux horizons.
Votre univers théâtral trouve également sa cohésion dans la liberté et l’épanouissement qu’y trouvent les acteurs que vous dirigez… J’ai en effet le sentiment qu’un comédien peut s’épanouir dans le texte de Pierre Charras, à condition d’être à la hauteur du questionnement de soi-même que l’auteur demande. L’implication personnelle de l’artiste dans son art, cette constitution de la personne à travers son art est un thème qui m’intéresse tout particulièrement. Chez Copi, avec son goût pour l’autodérision et le déguisement, cette implication prend des allures à la fois hilarantes et tragiques. Chez Bacon et Charras tout cela est abordé sans fard et sans déguisement. Le regard est lucide et implacable, comme si les paupières avaient disparu, pour citer une expression de Kleist…
Au terme « monologue », Pierre Charras préfère l’expression « dialogue à une voix ». De quoi s’agit-il véritablement ?
Il ne s’agit pas exactement d’un monologue, que j’utilise ici comme un terme technique puisque le texte sera entendu grâce à la voix d’un seul comédien. Je ne suis pas sûr non plus qu’il s’agisse d’un dialogue… Sur scène, il y aura deux individus. Denis Lavant aura comme partenaire un personnage muet. Le texte de Pierre Charras provoque entre eux deux une réelle circulation, à l’opposé du monologue qui s’apparente généralement à un exercice plutôt statique.
Comment votre choix s’est-il porté sur le comédien Denis Lavant ?
Il m’a choisi autant que je l’ai choisi. Nous avions déjà travaillé ensemble. Dès le départ, ce projet a été bâti autour de lui. Nous nous connaissons depuis longtemps. En tant que comédien, Denis peut être le formidable vecteur de beaucoup de choses. Il est aussi pour moi un interlocuteur en matière de poésie. C’est un grand lecteur, et lui-même écrit. Il est profondément lié à plusieurs courants artistiques. Ses activités, sa recherche et sa curiosité personnelles font de lui un comédien très particulier. Il n’est pas seulement l’interprète de Figure… C’est une exploration, profonde, intérieure que nous allons tenter de mener dans l’univers de Francis Bacon. Et le texte de Pierre Charras est la base essentielle de cette exploration et de cette rencontre.
Pierre Charras situe Figure dans l’atelier de Francis Bacon, tel qu’on le connaît grâce aux photographies et documents divers. Resterez-vous fidèle à cet espace ?
Oui et non. Il n’est pas question de rejeter les didascalies de l’auteur ! Mais je les considère plus comme une suggestion littéraire que comme une indication à suivre à la lettre. Je ne suis pas sûr de vouloir établir une scénographie dans le sens stricte du terme. Je souhaiterais que ce spectacle remette en question les paramètres habituels de la représentation, que tout soit l’objet d’une métamorphose. Il ne s’agira pas d’une scénographie, mais plutôt d’une installation qui permettra certaines actions. L’idée de mettre en place de nouveaux paramètres me semble très intéressante. J’ai l’impression que le texte appelle cette remise en cause. Il refuse tout procédé figuratif. Dans sa matière même, Figure crée sans cesse une fracture de l’intime, à travers une vision obsessionnelle et hallucinée. Cette fracture s’apparente à la distorsion des peintures de Francis Bacon, c’est un mouvement, un leitmotiv intérieur essentiel. On ne peut pas restituer, reproduire, ou même imiter cette distorsion.
Comment allez vous donner à voir l’art de Francis Bacon ?
Je dirais, pas du tout. Le rapport avec la peinture de Bacon reste abstrait, il est comme déjà distillé par le texte. Mais je m’inspire évidemment beaucoup de sa peinture. Bacon portait une réflexion profonde sur son art ; une réflexion qui nourrit notre travail. Pierre Charras est un homme de théâtre, il a une fine connaissance de la matière picturale, de l’oralité d’un texte et de la langue des comédiens. Il a transformé une matière brute en un objet musical, il a créé un espace musical à explorer, avec beaucoup de finesse et de discrétion.
Qu’est-ce que ce texte vous a appris de nouveau sur la vie et l’art de Francis Bacon ?
Tout ce que j’ai vu de Francis Bacon m’a toujours touché, depuis maintenant près de vingt ans… J’avais déjà lu tous les entretiens que Bacon avait pu accorder. Ici, le texte permet pour la première fois d’explorer théâtralement l’univers du peintre. Il ne s’agit pas véritablement d’une adaptation des entretiens, mais d’une variation libre, musicale. Le texte est juste dans sa liberté, dans son indépendance. Il n’est jamais descriptif. Figure est un texte à motifs. Pierre Charras a trouvé un trait de pinceau personnel qui fait entendre de façon analogique, comme par miroitement, l’univers du peintre. Sa langue a une valeur propre. Francis Bacon incarne un certain trouble, et tout autant la capacité de se laisser troubler. Il permet au trouble de le traverser, et devient lui-même le médium de ce trouble… Je me souviens d’une interview télévisée : quand il parlait, la langue, la matière même de ce qui émanait de sa bouche sous la forme du langage, se distordait, se contorsionnait comme les figures de ses peintures. D’une manière « sismographique », Francis Bacon a toujours été près de la blessure, de la catastrophe. Il est par ailleurs doté d’un sens de l’humour extraordinaire. Ces peintures sont d’une très grande vivacité et d’une sorte de gaieté quant aux formes et aux couleurs… C’est abyssal. Il a mené sans relâche son art et sa vie au bord du gouffre.
Entretien réalisé par Pierre Notte.