Notre pauvreté en expérience n’est qu’un aspect de cette grande pauvreté qui a de nouveau trouvé un visage – un visage aussi net et distant que celui du mendiant au Moyen
Âge.
Walter Benjamin
Depuis plusieurs années, la compagnie Interstices – subventionnée par la DRAC Languedoc-Roussillon, le Conseil Général de l’Hérault, la Ville de Montpellier et la Communauté d’Agglomération de Montpellier – mène un travail centré sur les écritures contemporaines.
Après avoir monté, en 2003, Paysage sous surveillance de Heiner Müller, Marie Lamachère, directrice artistique, metteur en scène et actrice de la compagnie, a réalisé plusieurs ateliers dramaturgiques consacrés à la notion « d’expérience » et aux écrits de Walter Benjamin. Les textes du philosophe et écrivain allemand, tels que Le Conteur, Expérience et pauvreté, Sur le concept d’histoire et Critique de la violence, ont nourri cette réflexion et fait émerger au côté de la notion d’expérience, les concepts « d’histoire » et de « violence pure ». Après plusieurs sessions de travail courant 2004, les artistes réunis sur le projet (en résidence à RamDam, Lyon, et au Théâtre du Hangar de Montpellier) ont conclu cette période de recherche par une série d’ouvertures au public et représentations. Les Variations sur figure d’ange sont alors créées, marquant les débuts de la collaboration du canadien Royds Fuentes-Imbert, associé à la compagnie Interstices comme dramaturge et metteur en scène, et l’amorce artistique du projet théâtral Faux Bals. En 2005, ce travail de collaboration a été renforcé par la présence du dramaturge en France, en résidence d’écriture au CNES, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, permettant la création du premier volet de Faux Bals : Chant de la Femme Kamikaze (répétitions au Théâtre de Nîmes et au CNES, représentations au Théâtre du Hangar).
À la suite de cette pièce, Marie Lamachère et l’auteur se sont engagés, pour les années 2006-2008, à réaliser pour Faux Bals une série de textes et créations théâtrales consacrés à ces moments ponctuels, discontinus, vécus avec une intensité inhabituelle qui, par leur force et leur impact, percent et modifient le cours du temps présents, et qui sont la matière de l’histoire humaine, de l’Histoire en général, mais aussi du flux d’une vie, ces moments que Walter Benjamin nomme « expériences ».
Le triptyque Faux Bals est composé des pièces suivantes :
- Chant de la femme kamikaze
- Barbe-Bleue l’opéra de l’homme armé
- Tragédie de la lenteur
Les textes sont de Royds Fuentes-Imbert et la mise en scène de l’auteur et Marie Lamachère.
La pièce Chant de la femme kamikaze cherche à explorer une dimension vitale de la représentation théâtrale : le vécu multiple d’une expérience, comme si un moment présent particulier s’ouvrait finalement dans le temps, en dehors de sa compression habituelle, et s’étalait pour que l’on puisse l’observer, le construire, le produire, le comprendre.
Écrit lors d’une résidence au CNES à la Chartreuse de Villeneuve-Lez-Avignon au début de l’année 2005, le premier texte du triptyque a été créé au Théâtre du Hangar de Montpellier le 19 mai 2005. Dix représentations du Chant de la femme kamikaze ont été données. Une tournée, pour la saison 2005-2006, est actuellement en préparation. La pièce ne sera cependant pas une « reprise » au sens strict du terme. Chant de la femme kamikaze va en effet se présenter sous trois formes : 1 pièce pour deux comédiennes (c’était le cas lors de la création ; l’un des deux rôles est désormais repris par une nouvelle actrice) et 2 soli (chacune des deux actrices interprétant seule l’intégralité du texte). La construction d’une pièce de théâtre ayant pour fondement principal le travail de l’acteur, ces « Chants » connaîtront indubitablement trois mises en scènes différentes.
Si Chant de la Femme Kamikaze se veut le symbole d’une Europe explosant à son propre banquet de mariage, Barbe-Bleue l’opéra de l’homme armé se présente comme le symbole d’un Sud pré-moderne, toujours en lutte pour accéder à la modernité, débarquant dans le premier monde. Débarquement d’un héros dont les attributs sont le carnaval et la foudre. La figure du « Cangaço brésilien » (représentation idéalisée du bandit) servira de modèle à ce Barbe-Bleue du Sud.
Barbe-Bleue l’opéra de l’homme armé est un opéra de chambre avec bande-magnétique et chœur d’acteurs. Frédéric Maintenant, qui a déjà été collaborateur artistique sur Chant de la femme kamikaze, en est le compositeur. La création est prévue pour l’hiver 2006-2007.
Une tragédie sur la figure de Louchtchenko, vainqueur d’Ukraine.
La Tragédie de la lenteur sera créée en 2007 et clôturera le triptyque Faux Bals.
Horrible est la beauté du chant sous laquelle
ces hommes dissimulent le supplice de leur travail.
Bertold Brecht, La Décision.
La mort n’est qu’un état de passage, elle est un état
qui n’a jamais existé, car s’il est difficile de vivre, il devient
de plus en plus impossible et inefficace de mourir…
Le mort n’a plus qu’une idée, celle de revenir
à son cadavre, de le reprendre pour aller de l’avant.
Antonin Artaud, Lettre à Peter Watson, Paris, le 27 Juillet 1946.
L’écriture de Chant de la femme kamikaze s’inscrit dans le cadre de la composition d’une trilogie théâtrale explorant la thématique de l’expérience et de la nature enfouie et banale du mal. Cette trilogie a pour titre Faux Bals.
La pièce cherche à explorer une dimension vitale de la représentation théâtrale : le vécu multiple d’une expérience, comme si un moment présent particulier s’ouvrait finalement dans le temps, en dehors de sa compression habituelle, et s’étalait pour que l’on puisse l’observer, le construire, le produire, le comprendre. Une jeune femme se fait exploser dans un endroit public. Un théâtre, une place, un supermarché, un restaurant. Sa tête nous observe depuis la place, le supermarché, la salle des fêtes d’un mariage. La tête repose sur la main gauche d’un médecin légiste, un spécialiste des événements. La main droite du spécialiste caressant un chien renifleur. Rien ne permet d’expliquer le geste de la jeune femme.
La figure du kamikaze est rendue complexe par le jeu de miroitement des perspectives et des souvenirs qui s’entremêlent. Aux visions de la jeune kamikaze se superposent celles de son mari, médecin légiste, indicateur et spécialiste en événements et catastrophes, ainsi que celles du chien renifleur lancé sur la piste aux indices.
Quel est le motif de l’acte ? Comment raconter un meurtre dans la durée ?
L’événement a lieu, aura lieu, a eu lieu.
Archéologie d’un attentat endimanché sous un mariage. Le mariage a vraiment lieu, la mariée est le gâteau et la bombe, le mariage est l’assaut, le mari la victime, l’amant la mèche, l’amour la mécanique. Des raisons ? Il y n’y en a pas. Une fois la mèche allumée peu importe l’allumeur, une fois la flèche lancée qui demande l’archer ?
Voilà que nous voyons arriver la mariée qui est la bombe, le signal et l’assaut. La noce est le banquet, le banquet Europe. L’Europe est une mariée à corbeaux, sur sa poitrine luisent des médailles, elles sont tâchées d’un sang ami. Le tout sous les cillements des gyrophares.
Le personnage
Une jeune femme kamikaze.
Dédoublée en deux figures qui se font face et raconte l’histoire de leur point de vue : Elle-même et son spectre / ou bien elle-même avant, pendant et après l’explosion / ou bien elle-même et elle-même sous la langue de la chienne renifleuse / ou bien elle-même et elle-même dans l’œil du médecin légiste sur les lieux du drame.
Dans la tradition de l’Orient, il est dit : « un pic-vert picore un arbre, et un pic-vert regarde picorer l’arbre ». Le pic-vert qui picore l’arbre et celui qui regarde ne font qu’un. Cette double nature est celle du conteur dans laquelle s’inscrit le personnage de la jeune femme kamikaze.
Elle joue, elle raconte les événements, elle se voit raconter, elle se raconte.
Le rôle de la jeune femme kamikaze a été créée par Marie Lamachère et Emmanuelle Lamachère (repris par Virginie Lacroix).
Le décor
Un endroit public bondé. Un théâtre, une place, un supermarché, un restaurant, la salle des fêtes d’un mariage.