« Tout commence, j’en suis sûr, par le lieu de naissance. En ce qui me concerne, je suis né dans un village au bord du lac Majeur, près de la frontière suisse. Un pays de
contrebandiers et de pêcheurs plus ou moins braconniers. Deux métiers qui, outre une bonne dose de courage, exigent beaucoup, énormément d’imagination. Il est bien connu que, si
on utilise son imagination à transgresser la loi, on en réserve une partie pour son plaisir personnel et celui de ses plus proches amis. Voilà pourquoi, ayant grandi dans un
milieu où chacun est un personnage, où chaque personnage cherche une histoire à raconter, j’ai pu aborder le théâtre ave un bagage assez insolite, et surtout vivant, présent et
vrai, comme sont vraies les histoires racontées par des hommes vrais.
Il peut sembler un peu gratuit de ramener à cette seule origine ce qui constitue le fond de mes ouvrages, cette sorte de surréel, de fantastique, de grotesque. Tout ne vient
peut-être pas de là ; c’est pourtant de mes compatriotes que j’ai appris à regarder et à lire les choses de cette façon. Les fabulatori (conteurs)
parcouraient la région du lac Majeur, aux environs de mon village natal, et racontaient sur les places ou dans les auberges d’étranges histoires, un peu naïves, un peu folles.
La simplicité les caractérisait. Ils racontaient simplement ce qu’ils observaient de la vie quotidienne, mais en le portant jusqu’à l’exagération. Ces histoires
« absurdes » cachaient leur amertume, l’amertume d’une déception et d’une satire acerbe contre le monde officiel, que peu d’auditeurs sans doute percevaient. Elles
avaient un fond moral, politique. Nécessairement. Il s’agissait en fin de compte de la défense de celui qui se fait bafouer, exploiter, flouer, blouser]. Ils racontaient,
toujours à la première personne, l’histoire d’étranges pêcheurs qui, lançant leur ligne avec trop de force, ramenaient les clochers de l’autre rive ; celle d’étranges
courses de barques où le batelier, oubliant de lever lancer, traînait l’île entière derrière sa barque et ne franchissait qu’au second rang la ligne d’arrivée ; celle
de gens qui faisaient la course avec des escargots : quand l’escargot, pour gagner, allait s’écraser contre une pierre, ils s’apitoyaient et, par esprit chevaleresque,
n’avaient plus le coeur de le ramasser pour le manger ; celle d’étranges explorateurs du monde sous-marin qui découvraient un pays comme celui d’en haut, mais
immobile, parfaitement propre, avec tous ses personnages.
(…)
Quand j’avais quatorze ou quinze ans, je m’amusais à reproduire les schémas de ces conteurs. Je croyais qu’ils les inventaient, j’ai découvert ensuite qu’il s’agissait d’une
tradition. Tout cela est resté en moi comme un noyau positif, structurel. »
Extrait de la Préface de Allons-y, on commence, farces de Dario Fo
Maspero, Paris, 1977