Spectacles
Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars ?
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Le lien filial
On ne connaîtra pas ici la cause de la haine viscérale que la fille porte au père. S’il est question vaguement de violence d’éducation (en référence à Avec le couteau le
pain), cette cause finalement importe peu et ne constitue pas le sujet de l’intrigue. Peut-être n’y en a-t-il pas d’autre véritablement que le lien qui unit inextricablement
le père et la fille. Ici, c’est ce lien qui m’intéresse, un lien qui contient en puissance tous les potentiels et perversions affectifs, entremêlement inextricable de sentiments
contradictoires : amour et haine, attirance et répulsion, fascination et mépris.
Le double
Le père et la fille se retrouvent face à face, comme les deux visages d’un être hybride, chacun ayant devant soi le reflet déformé et monstrueux de lui-même. Mais l’enfant n’est
plus un enfant, il est adulte, armé de toute sa haine ressassée et de sa souffrance, tandis que le père, vieux désormais, est impuissant et faible. Les rôles sont inversés, du
moins en apparence.
La tragédie intime (sans dieux)
La pièce est bâtie autour de grands thèmes de la tragédie grecque : la malédiction familiale, l’histoire de la lignée condamnée, la fatalité du destin à laquelle les
protagonistes cherchent à échapper en vain. Mais ici la mécanique de la tragédie s’enraie : ici, pas de transcendance, l’être se retrouve seul face à lui-même. Ce qui le meut
et ce qui le détruit inexorablement ne se trouve qu’en lui-même : échapper à son destin revient à arracher de soi ce qui par ailleurs nous constitue. Cela revient ici à
renoncer à l’échappatoire trop facile de Dieu et de la fatalité pour chercher en soi, dans son histoire intime, les racines du mal.
La cérémonie
La pièce parle de transmission et de mort, de ce qu’il convient de laisser derrière soi et de ce qu’il convient de réparer ou d’effacer. Ce que le père et la fille accomplissent,
le père de façon plus consciente que la fille, c’est une sorte de rite, un passage obligé, une cérémonie par lesquels le père vient libérer la fille de lui-même, avant de
disparaître. Ainsi cette nuit est-elle une sorte de rite ou de cérémonie de deuil anticipés.
La forme de l’écriture
Il est question ici de remplir les vides et les trous de la mémoire, quoiqu’il en coûte pour chacun, de tenter de dire… et évidemment de dire à côté, à tâtons, maladroitement. Ici
tout se dit, mais mal ; les personnages sont là pour ça et ils le savent ; du premier au dernier mot, ils ne s’épargnent rien, il n’y a pas de refuge permis,
pas de respiration possible. C’est un dialogue impudique, obscène, froid aussi car chacun connaît et accepte tacitement la règle du jeu, et chacun ira jusqu’au bout.
La pièce se décompose en sept tableaux, qui sont autant d’incursions dans le cours chronologique de cette nuit, de moments volés à l’intimité, comme piqués au hasard, pour
raconter l’évolution des rapports. On renoue ici avec le genre «huis clos» filmé en sept plans séquences rapprochés : unité de lieu (la cuisine de la fille), de temps (une
nuit) et d’action.
La scénographie
Un sol suspendu et incliné, en plancher blanc immaculé, dont les lames soulignent et exagèrent l’inclinaison et l’effet de perspective. Au fur et à mesure des scènes,
s’amoncellent des bouteilles vides jusqu’à occuper à la fin la quasi-totalité de l’espace scénique.
La lumière
C’est elle qui étire, resserre ou/et déforme l’espace scénique, lui donne l’impression de flottement fantastique. Elle crée des jeux d’ombres, changeants en fonction des
différents tableaux, marquant ainsi l’avancée du temps, tout au long de cette nuit.