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Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars ?
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Faut-il laisser les vieux pères… fait suite, de manière indirecte, à Avec le couteau le pain.
Avec le couteau le pain raconte l’histoire de la gamine, subissant la violence du père et l’indifférence de la mère, avant d’être fiancée à, Norbert-le-jeune-homme,
ersatz du père. La pièce s’achève sur le départ de «la gamine», quittant la table de ses noces après avoir occis (symboliquement ?) son fiancé. Elle quitte ainsi le cercle
familial pour s’enfoncer dans le vaste monde, un couteau à la main, s’étant libérée de l’oppression et de la violence subies, certes, mais ayant perdu et la parole et son
identité.
Dans Faut-il laisser les vieux pères… «la gamine» aurait vieilli puisque l’histoire pourrait se dérouler 30 ans après; elle aurait réussi malgré tout à se construire une
vie, en coupant tout lien avec son passé familial. Mais la venue impromptue du père met en péril l’équilibre précaire sur lequel repose son existence et «la gamine» devenue ici
«la fille» est alors obligée de se confronter à son histoire, à ce qui, elle est bien obligée de le reconnaître, la fonde, malgré tout.
Comme pour chacun de mes textes, le désir de cette pièce est né de la lecture d’une autre pièce : La force de tuer de Lars Noren, qui m’amena à me poser les
questions suivantes : Et si le fils était une fille ? Une fille peutelle avoir l’envie d’une part, la force d’autre part, de «tuer» le père ? Comment cela peut-il
résonner sur la scène ? Quels mémoires, instincts, réflexes inconscients et collectifs cela bouleverse-t-il ? Pourquoi cela parait-il si monstrueux et sacrilège ?
J’ai donc choisi de traiter la haine filiale du point de vue de la fille. C’est ainsi qu’est né Faut-il laisser les vieux pères… En littérature, la figure des filles est
généralement porteuse de pardon et peut par là, souvent au prix de son propre sacrifice, apaiser les malédictions familiales. Si la rivalité l’oppose parfois à la figure de la
mère, elle est toujours pour le père le bras consolateur, le soutien moral ou physique. Par ailleurs, il me semble qu’il manque aux personnages de femmes dans l’histoire de la
littérature théâtrale la possibilité d’exister autrement que dans des fonctions souvent stéréotypées, liées à leurs états féminins. (A cet égard, par exemple, Tableau d’une
exécution d’Howard Barker fait figure remarquable d’exception, en mettant en scène dans toute sa complexité une femme artiste peintre engagée). Peu à peu l’écriture s’est
dessinée, et, comme à chaque fois, s’est éloignée de l’oeuvre inspiratrice pour prendre sa propre identité et son autonomie. Mais les questions initiales n’ont jamais cessé de se
poser et de guider mon écriture, tout au long de cette année de travail.
Carole Thibaut
04/04/2007