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La pièce vue par la metteure en scène

Falstafe : « Arrière laisse-nous terminer la pièce ! J’ai encore beaucoup à dire de la fureur de ce Falstafe ! Harry ne prend jamais l’or véritable pour du plomb vil. Tu es profondément fou sans en avoir l’air ».
(in Scène V, éditions P.O.L)

La première phrase de la pièce est : « On traîne un cercueil ».
Tout commence dans le palais, en une très courte scène, par le cadavre exposé d’un souverain déchu et assassiné, Richard II, et présenté au roi Henri IV d’Angleterre qui ne l’aimait guère…
De son côté, son fils, le Prince Henri, héritier de la couronne, étranger à la sinistre politique du royaume, vit de taverne en taverne ses derniers moments de débauche auprès du vieux Sir John Falstafe, superbe truand à la verve intarissable : amateur à l’excès des plaisirs de la terre, il a grandement initié le jeune homme à toutes les filouteries (et bien sûr à l’art de l’acteur…). Tandis que complots et périls rôdent à la cour, (où nous sommes transportés en de brefs moments très intenses), ce couple inséparable d’étranges compagnons, accompagné d’une joyeuse bande d’énergumènes tire profit jusqu’à la lie, de tout ce qui passe : bourses et jupons, en une comédie hilarante qui occupe la majeure partie de la pièce.
Mais la guerre éclate. Et contre toute attente, le roi Henri IV, au bord de la mort, sera secouru par ce fils qu’il croyait indigne, et qui va enfin révéler ses qualités de prince «loyal et valeureux». Il remportera la victoire contre les insurgés, et tournera soudain le dos à sa vie de turpitudes.
Avant d’expirer, le roi s’en remet à ce fils retrouvé. Alors le jour du couronnement, contre toute attente, le jeune souverain commande d’emprisonner Falstafe ; et traite ainsi, sans faillir, tous ses anciens acolytes, femmes comprises.
Comme dans La vie est un songe de Pedro Calderón, tout se retourne subitement à la fin, en deux pages à peine, et on ne sait plus si c’est un mauvais rêve, ou un cauchemar en vrai qui s’empare du monde (alors que d’une certaine façon tout finit bien, sauf pour notre triste sire, le pauvre Falstafe !). Un sentiment terrible de cruauté vous laisse la bouche sèche, et il n’y a plus de mots pour terminer la pièce, sinon la dernière phrase du Grand Juge répondant à la stupéfaction de Falstafe apprenant son arrestation : «Seigneur l’ordre est donné ».
Eh oui, tout rentre dans l’ordre ! Mais lequel ? Les trompettes sonnent un nouveau règne, mais la fête est finie. Le fils s’est réconcilié avec le père, Henri V succède à Henri IV, comme il se doit, et hérite par là même d’un passé sanglant de conquêtes, et de pouvoir à demi usurpé… L’enfance est enterrée. La rigueur et la force ne font pas bon ménage avec l’insouciance et la joie. Le vieux Falstafe qui nous a fait rire aux éclats, et auquel nous nous sommes tant attachés, peut crever : la pièce a été jouée, laissant place aux effigies et aux étendards pour que l’Histoire fasse oeuvre.

Claude Buchvald