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Une dramaturgie orientée

Ancien consultant en marketing, Martin Crimp développe dans le triptyque Face au mur une dramaturgie qui s’appuie sur les procédés habituels de communication. Il en reprend les mécanismes, tels que celui de l’identification, pour nous confronter à une écriture de l’aliénation. Le mode du « dialogue », que privilégie l’art dramatique, est ici outil de communication : la parole des comédiens se déploie dans le cadre d’une stratégie visant non pas à échanger un point de vue ou une opinion mais plutôt à placer l’interlocuteur sous influence.

En effet, le texte fascine et manipule notre émotion, notre désir. Martin Crimp propose une écriture pour ainsi dire piégée dans laquelle le procédé traditionnel de l’identification théâtrale est employé pour susciter et dénoncer notre crédulité.

Dans les trois fictions qui composent Face au mur, on entend des voix anonymes et familières, nous raconter des histoires de personnes comme les autres -nos contemporains- qui sont elles-mêmes -à notre image- habitées par des voix. Cette métaphore de notre présence au monde est à mettre en relation avec la méfiance et le soupçon qui contaminent progressivement les ‘fictions’ de ces trois paraboles modernes que sont Ciel bleu ciel, Face au mur et Tout va mieux.

Le premier volet du triptyque se termine par la réplique suivante : « Ce n’est pas Maman qui le dit, mon ange, ce n’est pas Maman qui le dit, c’est la voix. » Cet aveu de la schizophrénie, que formule la mère de famille rangée de Ciel bleu ciel fait écho à l’image que reprendra le facteur de Face au mur, nouvel avatar de l’« homme qui dort » de Georges Perec, celle d’une coquille vide. Le projet de Martin Crimp semble alors celui d’être une exploration sous la surface de ces vies consenties.

Dans ces trois pièces, l’identité des locuteurs se réduit à des chiffres autrement dit, à des voix : 1, 2, 3 et 4. Prenant appui sur les recherches radiophoniques de Samuel Beckett, Martin Crimp lit en la voix le vecteur et le signe de notre aliénation. Le « petit air » dont il est question dans chacun des volets du triptyque est la petite musique de l’assujettissement. Le chant est la marque de l’impuissance du dialogue à recouvrir le champ du réel, à circonscrire et même nommer l’évènement. Le « petit air » est le signe de notre acceptation du monde, de notre résignation.

Interrogeant tour à tour le conformisme et le conservatisme, l’ultraviolence et le terrorisme, usant de procédés d’écriture cinématographiques, le théâtre éminemment contemporain de Martin Crimp se pose dans son évidence à notre génération et parait fait pour que des jeunes s’en emparent. La question de la transmission, à travers la figure centrale de l’enfant, est récurrente dans les trois volets.

Face au mur développe un théâtre d’après la chute des idéologies : à l’instrumentalisation de la langue répond le conditionnement du sujet. Mais sous le cynisme apparent de l’écriture, un travail de réappropriation du monde par la langue est à l’œuvre. Comment faire nôtre cette parole et considérer avec l’auteur l’actuel état du monde alors que nous n’avons connu que celui-ci ? Peut-être en opposant au réel « de vrais être humains dans l’espace  » dernière possibilité et raison d’être du théâtre pour lutter contre l’aliénation.

Julien Fišera, Mirabelle Rousseau
Février 2006