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Entretien

Entretien avec Thierry Bedard

Vous répétez depuis quelques semaines Exilith. Quel est ce travail autour d’une des figures mythiques de la femme ?

Ce travail c’est mettre en jeu deux figures fondamentalement liées. D’une part, la figure du mythe Lilith,issue de toute une série d’histoires très anciennes, pas la Lilith post-romantique du 19ème, la femme de mauvaise vie, la prostituée, mais celle que Reza Baraheni est allé rechercher dans un fond immémorial,avant même la bible, et dans un ailleurs de l’Occident. Une Lilith qui vient de très très loin…

Et d’autre part, la Lilith, figure detoutes ces femmes dans le monde, ces femmes qui sont dans un état desouffrance, et aussi dans un état de révolte, bien sûr contre cette souffrance, mais surtout contre un certain ordre du monde. Il y a des figures de Lilith très contemporaines; on les croise sans cesse dans ces endroits de meurtre de masse, de guerre, de famine, de désastres humains. On a le sentiment de les voir ces femmes, et on les pressent secrètement mais profondément ancrées au mythe même.

Sans arrêt on cherche à faire apparaître la femme mythique, d’une ancestralité insondable, et la femme tout à fait contemporaine.

Qui porte la voix de Lilith ?

C’est Marie-Charlotte Biais, une incroyable comédienne, qui porte la voix de Lilith, et auprès d’elle son double, un double en qui s’incarner. Lilith est un démon femelle, elle ne devient femme qu’incarnée dans une autre femme, dans le corps d’une autre femme, et même dans le spectacle, à un certain moment dans le corps d’une enfant de treize ans exposée à un état de violence extrême.

Mais cette voix de femme porte aussi les autres personnages de bien d’autres histoires, bien évidemment,Adam, réduit à l’état de pauvre type assez lâche, Eve dont on ne parle même pas, et surtout Dieu, un dieu vulgaire, un salaud. Lilith est en combat permanent contre Dieu, bien plus puissant qu’elle, mais elle est très rusée. Dieu est très intelligent, mais ce qui est extraordinaire dans l’oeuvre de Reza Baraheni, c’est qu’il n’a pas de mémoire ! Elle par contre porte la mémoire du monde, les rêves et les cauchemars du monde, les histoires, et elle porte le langage qui raconte tout ça. Elle porte « l’obscurité du monde », et elle va pénétrer dans les rêves de dieu. Et de l’intérieur de ses propres rêves, pendant son sommeil- car il dort ! - elle peut l’affronter. Le combat est très rude : elle accomplit des actions radicalement sexuées pour qu’il saisisse l’origine du monde, qu’il a oubliée. Car de fait Lilith est cette origine même. Et quand elle est au coeur du rêve, Dieu est tellement saisi d’effroi qu’il se pisse littéralement dessus ! C’est très très drôle…

Puis progressivement arrivent les figures contemporaines de Lilith. Des femmes lapidées, torturées, qu’on va tuer, souvent pour une raison simple : il est insupportable que ces femmes jouissent, qu’elles puissent penser le monde comme un état de grâce et de plaisir. C’est une pensée constante chez Baraheni, qui rejoint son « combat » contre les figures du patriarcat, que ce soient celles des trois monothéismes ou celles des pouvoirs actuels dans tout un tas d’endroits dans le monde.

Par la voix de Lilith parlent toutes ces voix - une prostituée, une femme aimée, une enfant innocente de treize ans, et d’autres voix encore de femmes admirables, contre Dieu et ses serviteurs, juges et gardiens del’ordre, violeurs patentés. Il y a même un âne ! un âne qui me fait hurler de rire !

Cette incroyable matière poétique estla matière même du spectacle. Cette matière est comme baignée sans cesse d’une matrice sonore, un son qui serait à la fois le son du début du monde, le souffle même de la terre, le son physique de l’endroit où l’on est, du sol, des forêts, des montagnes, et de l’endroit d’où l’on naît, du ventre des femmes. Ce son, avant même d’être musique serait celui d’un lieu d’origine avec ses chaos, sa brutalité, sa violence. Le tremblement de terre et en même temps le premie rcri à la naissance d’un enfant. Et ce son devrait être aussi le souffle même du verbe de Lilith.

Vous travaillez avec Daunik Lazro…

On cherche une espèce d’accord entre deux dimensions : la voix de Lilith, voix de toutes les femmes et au-delà de toutes les figures qui oppressent les femmes, et en même temps la voix de la musique de Daunik Lazro. Il estprobable que soient à l’oeuvre des processus semblables. Quand Daunik travaille avec ses instruments, on n’arrive pas à saisir d’où vient ce son,qu’est-ce qui se passe entre la pensée et le son émis. Il y a une énigme permanente dans cette musique. Cette énigme entre la pensée etl’émission de la musique est peut-être la même qu’entre Lilith et son verbe, entre Lilith et le fait même de raconter le monde.

Vous travaillez avec Aurore Gruel…

Ce qui est assez insensé, c’est que l’on a donc une voix, mais deux corps de femmes. On cherche dans le concret le corps de cette figure: de quoi elle est faite, quelle est sa peau, son odeur, comment elle marche, comment elle fait l’amour, et comment elle a d’autres activités assez troubles. Le travail avec Aurore Gruel est la recherche de la naissance même de ce corps, et puis de sa mort, la recherche de sa violence avec ses cassures, ses obstacles. Lilith a passé des dizaines de siècles au fond del’eau, des millénaires au fonds des cavernes, elle vole, elle a des fonction sorganiques qui lui permettent des prouesses multiples. Elle se déforme,se réincarne dans toute une série defemmes. On cherche le corps qui permettrait cette transmutation.
D’où naît cette figure, et qu’est-ce qu’elle expose de ses organes ? Alors,le travail s’est « centré » sur la bouche,les mains et le sexe. Et comment noue-t-elle son corps autour de sa langue, de sa bouche, de son cerveau…}}

Pour moi, la figure Lilith est un corps de femme solide, un corps lourd,ancré, qui porte lové autour de sa tête un autre corps de femme, comme si Lilith serrait sans cesse le cerveau même d’une autre Lilith, comme pour protéger la mémoire du monde.

Et dans quel décor s’expriment ces différentes « étrangetés » liées au mythe ? Vous semblez avoir besoin d’espaces impossibles à réaliser. Par exemple, où est Dieu ?

Dieu erre un peu partout, mais il dort dans une maison assez commune, et pas très propre ! Non. L’univers de ce monde est d’abord celui d’un théâtre. On joue de l’ensemble même de l’endroit théâtre, avec la scène et la salle. On va partir d’un espace totalement vide et, très lentement,emplir cet espace architecturé d’un objet simple et souple, un objet qui vole, une sorte de mauvais tapis persan - Baraheni est iranien n’est-cepas ? Mais nos tapis persans sont en fait de pauvres couvertures, comme celles dans lesquelles on enfouit les corps au moment des catastrophes, celles où s’enroulent ceux qui dorment dans la rue, mais aussi celles qui protègent nos rêves et nos cauchemars chaque nuit. On va créer à partir de ces couvertures des espaces architecturés mystérieux dans lesquel serre Lilith, des palais merveilleux, des cachots… Tout est toujours en mouvement, ces centaines de couvertures vont comme se mouvoir vers ceux qui en ont peut-être le plus besoin pour se protéger, les spectateurs… C’est comme si le désordre s’instaurait dans l‘ordre, l’ordre étant celui du théâtre, du théâtre occidental du moins.

La figure de Lilith n’est qu’un immense cauchemar. C’est la figure même du rêve et du cauchemar, de cequ’on ne sait pas, de ce que l’on necomprend pas, et c’est la figure même du langage poétique.

Retrouvez l'entretien avec Reza Baraheni, rélisé par Léa Gauthier pour le magazine de Bonlieu sur : www.bonlieu-annecy.com/mag/bedard/bedard_mag.pdf