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Exécuteur 14

de Adel Hakim

mise en scène Adel Hakim

 
 

La pièce

PRIS PAR LA TERREUR

Exécuteur 14 met en scène un personnage qui devient l'incarnation des dérèglements progressifs du quotidien, des déflagrations du fanatisme et de la haine, de l'explosion de nos peurs et de nos rêves. Pétri de douleur et de colère, il est peut-être le représentant et le précurseur de ces "fous de Dieu" prêts à chevaucher les bolides de l'apocalypse et à détruire aveuglément un monde dont la finalité les agresse et leur échappe.
Le fanatisme du guerrier est un mode majeur de l’engagement dans une guerre, qu’il s’appelle mysticisme, nationalisme, idéologie extrémiste ou défense acharnée de la liberté et de la démocratie (que de guerres se sont faites au nom du droit et de la liberté !), lutte contre la barbarie (mais qui désigne les barbares ?), volonté d’arrêter l’expansion des sauvages, etc. Le mysticisme guerrier n’est qu’une des très nombreuses formes d’aveuglement qui conduit à la violence et au terrorisme, individuel ou d’Etat. Dans la pièce, le mysticisme est présenté comme un moyen de survie physique autant que psychique du personnage, une façon d’agir en désespoir de cause (« tu agis ou tu quittes ce monde sans laisser d’adresse », dit-il). Ici, ce n’est pas le guerrier qu’il s’agit de juger, c’est la guerre et sa logique désastreuse, quelles que soient les raisons pour lesquelles on la déclare.

PLUS QU’HUMAINS

Le titre « Exécuteur 14 » fait référence à un personnage fantastique, comparable au Thanatos de l’Alceste d’Euripide. Il y a chez les victimes des massacres comme une mythification de leurs bourreaux qui leur paraissent surhumains, plus grands que nature, extrêmement puissants, comme des géants qui terrifient et auxquels on ne peut échapper. L’Exécuteur 14 est une machine à tuer, issue de l’humanité mais qui déjà se situe ailleurs, robot ou bête fauve.

Cette dimension surnaturelle ouvre la pièce vers les territoires du rêve pour mieux rendre compte de la réalité de la guerre. L’état de guerre est en quelque sorte nourri par de multiples fantasmes et cela seul peut motiver des actions humaines qui, en d’autres circonstances paraissent irrationnelles, insensées. Les évènements du rêve sont des moteurs de l’action autant, sinon plus, que les évènements de la réalité. Ces interactions du rêve constituent chez les Grecs Anciens, par exemple, une des grandes richesses de leur culture avec ses mythologies où les auteurs puisent abondamment des figures du surnaturel, notion trop souvent négligée par nos sociétés hyper-matérialistes.

Dans Exécuteur 14, le personnage parle aussi bien de son passé, du présent, dans lequel il réalise sa solitude, que du futur, où se génère la possibilité terrifiante pour tout individu de se retrouver un jour dans un camp, menacé d’extermination. Et en corollaire, se pose la question : comment un être humain peut-il devenir le bourreau de ses semblables ? Malgré les multiples exemples du XXème siècle, censé être le siècle de tous les progrès, nul encore n’a pu donner une explication satisfaisante et encore moins trouver un remède à l’émergence récurrente de la barbarie.

Il y a une action précise dans Exécuteur 14 : l’extinction progressive du personnage, ou plutôt son passage d’une vie à une autre. Avant d’effectuer ce passage, il doit revivre les évènements qui l’ont conduit à sa situation présente. Sa parole n’est ni une justification du guerrier ; ni une mise en accusation, ni un récit d’évènements extérieurs. Elle est une action qui, à son échelle, transforme l’Histoire, dans la mesure où elle fait naître une nouvelle conscience.

TOPOGRAPHIE MENTALE

La guerre, la violence structurent le mental des personnes qui les subissent et qui, par nécessité, en deviennent à un moment ou un autre, de gré ou de force, les acteurs. Et ce mental est différent du nôtre, assis devant notre journal télévisé.
La violence, la guerre, le fanatisme ne cessent de s'étaler devant nous dans les actualités, en littérature, au cinéma et au théâtre.
Les actualités rendent compte d’une globalité, d’un certain sensationnel, d’une réalité d’ordre statistique. La littérature ne peut faire exister les corps palpables. Quant au cinéma, il est, de par sa nature, forcé de raconter une histoire, de parcourir des paysages. Seul le théâtre peut montrer, pendant une heure et demie, en gros plan, un personnage unique, dans la tête duquel le spectateur s'introduit pour comprendre ce qui s'y passe et partager son univers intime. Exécuteur 14 propose la "topographie mentale" d'un individu qui aurait vécu une guerre civile. Il s'agit d'emmener le spectateur, détail après détail, événement après événement, reconstitution après reconstitution, dans un voyage, en compagnie de cet individu, un voyage vers un pays intérieur, inconnu, a priori incompréhensible, complexe, protéiforme. Et de tenter d'établir une carte de ce monde qui se trouve être celui de la terreur Ce n'est pas un récit, ce n'est pas une histoire. C'est une expérience qui est proposée.

RECONSTITUER

Reconstituer, comme on le fait dans une enquête policière. Pour comprendre les mobiles, pour remonter jusqu'aux sources, pour suivre le déroulement, pour identifier les origines, pour donner un sens à la catastrophe, pour établir une carte - précise si possible - des zones de la terreur, pour ne pas faire place à l'absurde, pour ne pas se laisser submerger par les images de l'horreur, pour réagir, pour ne pas rester seul.

Reconstituer parce que rien d'autre n'est possible. Parce que c'est la vie ou la mort. Parce qu'il n'y a jamais de vainqueur. Parce qu'il faut bien mettre de l'action où tout est devenu immobile. Parce que les blessures ne cicatrisent pas. Parce qu'on ne peut se résigner à la fatalité. Parce que les mots sauvent peut-être. Parce qu'il y a forcément un enchaînement. Parce qu'il était possible, c'est sûr, à un croisement, de prendre un autre chemin. Parce que tout n'est peut-être pas irrémédiable. Parce que c'est la seule façon d'espérer.

Reconstituer, c'est aussi le métier de l'acteur. Reconstituer les sensations : sensation de l'attente, sensation de la menace des bombes, sensation du danger constant, sensation de s'habituer au danger et de s'adapter. Reconstituer pour les spectateurs - et pour l'acteur lui-même - les sensations d'une expérience qu'ils n'ont pas vécue.

Adel Hakim

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