Si nous marchions entre nos maisons ? Si nous longions d’abord des canaux, puis nous traversons les campagnes, les forêts ? Un jour nous arrivons à Paris. Tu crées des danses en marchant, et des images. Je glane avec le petit enregistreur les voix de ceux que nous rencontrons ; des mots me viennent, des écritures. Après il y a un spectacle : État de marche.
Laurence Vielle, comédienne et auteure, habite Bruxelles. Jean-Michel Agius, danseur et vidéaste, habite Paris. Explorateurs des interstices entre ces deux capitales, ils s’interrogent sur le temps, la rencontre, le corps et l’image. Sur scène, leurs interventions se chevauchent, se court-circuitent, s'alternent, se rencontrent. Les mots viennent envahir la danse, la danse est complémentaire des mots... la musique amplifie, articule, harmonise… Des images obsessionnelles de pas. Une invitation au voyage.
Le monde va vite.
C'est l'ère de la vitesse. Le temps motorisé.
Je désire te toucher, c'est vite réglé.
Nos corps éloignés se joignent sans bouger, partout et à toute heure.
Voix sans corps. Je désire te parler, je te parle tout de suite, où que je sois. Un espace a disparu. Celui où s'alliaient le temps, l’espace, l'imaginaire, le désir.
À force d'entrechoquer nos vies en grande rapidité, j'ai envie de prendre mes jambes à mon cou pour me re-poser. Et découvrir avec nos corps, nos yeux, nos voix, nos pensées, la
distance qui nous sépare. Si nous marchions entre nos maisons ? Si nous longions d'abord des canaux, puis nous traversons des marais, ensuite les forêts ?
Un jour, nous arrivons à Paris.
Tu crées des danses en marchant, et des images. Je recueille avec le petit enregistreur les voix de ceux que nous rencontrons, les signes du chemin; des mots me viennent, des
écritures.
Après, il y a un spectacle : état de marche.
Chroniqueurs de la très grande lenteur, nous y racontons ce que nos corps et nos imaginaires, nos pensées ont glané : l'état de marche des sans-vitesse, des routes arpentées,
des visages croisés et de nos cœurs en jambes.
Je lis des livres sur la marche.
Découverte d’autres histoires de marcheurs :
Marina Abramovic et Ulay (un couple de performeurs) parcourent à pied la muraille de Chine. Chacun part d’un côté pour se retrouver au milieu. (Ulay a rencontré en route une jolie
chinoise. Au point central, Anna et Ulay se donnent un dernier baiser et continuent leur route.)
Il y a les rêveries du promeneur solitaire, la marche de David Thoreau.
Michel Harcq, sac au dos, sillonnait chaque semaine la nationale 4 avec un enregistreur, glaneur de vies sur la route, pour son émission radiophonique.
Stevenson à la fin du 19ème siècle a relié Anvers et Paris par les canaux, en tenant un journal de bord…
La liste est longue de voyageurs qui, par leur marche, leur périple, ont recherché les relations entre leurs idées, leurs actes et le monde concret.
À propos, je n’étais jamais sortie de Bruxelles à pied.
Laurence Vielle
Depuis que je danse en studio, je cherche à avancer et je me retrouve face au mur. Trop souvent coupé dans mon élan, je change de direction ; dans ces circonvolutions
s’écrivent mes danses, je sens bien que je tourne en rond.
J’ouvre la porte et là, un espace sans mur, immense ; je marche, rien ne m’arrête, je tourne quand je le souhaite, je ne reviens plus en arrière pour avoir de la
distance. Ma danse est là, dans la pérégrination. Kilomètre après kilomètre, je laisse mes jambes parcourir, réapprendre ce que mes pas écrivent lorsqu’ils rencontrent un
trottoir, sautent un fossé... Ces accidents sur le chemin composent une déambulation chorégraphique qui induit tout un vocabulaire lié à la marche avec lequel j’écris mon
cheminement.
L’espace mais aussi le temps se dilate, je retrouve un temps organique scandé par la marche.
Si je donne une définition de la marche : une chute du corps constamment ressaisi, un balancement de l’être au-dessus de ses pieds, un déséquilibre infini qui nous poussent en avant.
Insensiblement, j’en viens à des souvenirs intimes. Je ne me rappelle plus du moment où j’ai commencé à marcher, mais je me souviens des moments où j’ai fait un tour sur moi-même, un saut, des événements extraordinaires avec mes jambes. Lorsque j’ai entamé mon premier déséquilibre, c’était sûrement pour aller vers mes parents, ma famille, pour me raccrocher à un endroit sécurisant ou pour tomber de plus haut et me relever.
Les premiers pas des enfants m’apparaissent chaque fois comme une mise en abyme de l’évolution de l’homme, de la vie ; la marche de tous les êtres vivants qui ont marché
avant nous s’y inscrit. Très tôt, notre monde met nos corps sur des chaises et les empêche de marcher. À trois ans, l’enfant est scolarisé : il est mis dans des petites
classes où il y a des petites tables, des petites chaises. Il est assis devant des tableaux, des feuilles, des écrans. On le sédentarise.
Les peuples nomades, les gens du voyage, les marcheurs, existent de moins en moins.
Tout est fait pour stationner dans des positions qui évitent le déséquilibre, l’élan. On se contrôle et on est contrôlé : situation d’économie de moyens, d’économie physique.
Les tapis roulants emportent nos corps sans jambes tandis que d’autres marchent en arrière, se retranchent, et s’ajoutent à l’inerte.
Parfois, nous nous mettons en marche, dans un mouvement de révolte, pour manifester, pour reprendre emprise sur nos vies menacées d’arrêt.
Quand je marche, je me demande aussi quand je vais m’arrêter de marcher. Nous traversons des morts pour aller un jour vers la nôtre. Nous quittons des anciens repères pour aller
vers d’autres, inconnus.
La marche peut être également comique, ludique (le déséquilibre, la chute…), onirique (la première fois que l’homme a marché sur la lune), introspective (les rêveries d’un promeneur solitaire)…
Dans « Pièce d’eau », notre dernière création, j’aborde sur un court fragment du spectacle, la marche. Ici, dans ces lignes, je franchis le pas de penser à tout le développement qu’il peut y avoir derrière.
Jean-Michel Agius
Suite aux semaines de marche, nous nous sommes retrouvés en studio avec les musiciens, pour des étapes de création.
Après les deux premières esquisses présentées au public, nous pressentons que le spectacle est une tentative de raconter le voyage avec les matériaux glanés sur le chemin – images
d’extérieurs, pas, pas, beaucoup de pas, avancées, paroles de gens, … – ; les outils employés par chacun se mettent au service des traces physiques, mentales, poétiques,
parfois politiques, que ce voyage a laissées en nous.
Nos différents arts présents sur le plateau disent quelque chose du paysage improbable, changeant, - rythmes visuels, chocs de couleurs, de formes, croisée de vies -, que notre
très grande lenteur a reçu pendant la marche.
Comme une parallèle à notre monde rapide constitué souvent d’enchaînements linéaires.
La mise en scène est collective, Jean-Michel Agius a un regard sur la partie danse-image, Laurence Vielle, sur la partie texte-jeu. Le rythme général du spectacle se tisse par la collaboration des 4 artistes (Jean-Michel, Laurence et Catherine Graindorge et Elie Rabinovitch, musiciens.) Ainsi que le regard extérieur de Pietro Pizzuti, metteur-en-scène, auteur, comédien.
Le dispositif central est un élastique suspendu aux cintres ; dès le début du spectacle, Jean-Michel Agius y attache un sac à dos, auquel il s’attelle.
En avant scène jardin, il y a la table de travail-écriture de Laurence Vielle avec un ordinateur et un micro, et en arrière-scène cour, un espace pour les musiciens (batterie,
violon-samplers). Ainsi, l’espace scénique est structuré par une diagonale avant-jardin, arrière-cour, avec, au centre, l’espace circulaire défini par l’élastique.
Le dispositif de projection vidéo est encore à affiner. Dans les étapes de création, la projection est plutôt frontale, elle permet d’éclairer l’espace central.
Nous préférons que les images soient projetées sur les murs même du lieu qui nous accueille, quand cela est possible (murs blancs de la chapelle des Bernardines, briques beiges du
théâtre de L’L) plutôt que d’utiliser un écran blanc sur tout le mur du fond.
Jean-Michel et Laurence, après avoir marché plusieurs semaines ensemble, ont créé chacun des matériaux -Laurence, des textes, Jean-Michel, des films, et des danses (avec
l’élastique, avec la caméra, etc.)- de façon autonome mais dans un même studio, un même temps de travail. Ainsi, leurs interventions se chevauchent, se court-circuitent,
s’alternent, se rencontrent. Texte seul, danse seule, danse et texte, danse et musique, batterie et texte, batterie et image… Au fur et à mesure de la création, les mots viennent
envahir les danses, les danses viennent empiéter sur les mots… et les musiques amplifient, martèlent, ou, par une ligne tout à coup mélodique, « harmonisent ». Les
textes :
Ce sont tour à tour des listes rythmiques qui rejoignent la scansion de la marche, ou aussi une écriture « récit », qui raconte le voyage, pour rendre compte du fragment de
monde traversé, des gens croisés. Cartographie écrite des lieux et des rencontres. Il n’y a pas de narration linéaire, mais différents types d’écriture, comme une traversée de
paysages. Et par moments aussi, des « mini-dialogues » entre le danseur et la comédienne. La sensation générale de tout cela : le cheminement.
« Sur le plateau, je retrouve mon rôle d’intervieweuse, écrivaine du voyage, mais aussi et surtout, je deviens la diseuse, la rejoueuse, la raconteuse. A travers mes récits,
je voudrais que le spectateur soit sur la route. Qu’il rencontre avec nous ceux que nous avons croisés. Qu’il entende l’enchaînement linguistique des villes arpentées…
La musique
« Etat de marche » est un projet sur la route, en mouvement, rythmé par les pas de Laurence et Jean-Michel, ponctué par tous ces événements dont ils témoignent, le paysage et
la nature sans cesse mouvants, les rencontres au gré des chemins, leur vision du monde en déplacement…
Sur scène dès lors, on se retrouve dans une sorte de Road Movie; la musique que nous inventons pour ce voyage est à envisager sous cette angle : aventureuse, mue comme ses
acteurs par cette nécessité du mouvement, par un élan, sans omettre pour autant les silences, ceux où la nature se fige en un instant de grâce, auxquels nous tentons de faire
écho…
Les images :
C’est une alternance entre différents types d’images (extérieures, prises pendant le voyage / intérieures, prises pendant le temps réel du plateau), ainsi que des temps sans
image.
Images extérieures, glanées pendant le temps de la marche
Je regarde les rushes, ils sont de trois ordres :
- Ceux au ras du sol, ou plongeant vers lui.
- Ceux à hauteur d’homme.
- Et ceux qui posent le regard vers le ciel.
- Les premiers racontent Laurence et moi, dans la marche, tout simplement. Une danse de plus de 600 kilomètres, des pas qui s’emboîtent, s’alignent, se désynchronisent, se
perdent, s’élancent, se suivent, glissent ou s’enfoncent….
Des pieds qui avancent sur un sol changeant, tantôt des lignes jaunes, bleues, rouges ou vertes qui balisent l’asphalte, tantôt des matières : gravier, herbes, sable, humus,
terre, vase, eau… Une constance des pieds qui balayent l’image, et laisse découvrir la nature changeante du sol.
- Les seconds racontent les gens croisés sur la route, les vestiges d’un monde « révolu » qui rouille au bord des routes, les interstices oubliés, ou les passages obligés
(vidéo-cartes postales).
- Les troisièmes, ce sont des cimes, des lignes comme des chemins électriques, pistes d’envol pour les oiseaux, des entrelacs de nuées d’ailes, un rapport géométrique, aérien, à
l’espace.
Les premiers et derniers types de rushes sont pressentis dans le montage pour la scène. Ces prises de vue opposées (bas, haut), induisent un trajet graphique susceptible de
s’associer à nos présences durant la représentation et apportent concrètement l’expérience du dehors.
(Le deuxième type de rushes est destiné au blog « www.etatdemarche.net », carnet de route construit au fil de notre trajet.)
Mon corps reçoit une partie de l’image, en fonction de son déplacement, et les ombres portées (dues à une projection frontale) dessinent sur l’image le trajet de danse en train de se faire ; deux territoires jouent ensemble -mur du fond et corps du danseur- et proposent des surfaces de projection vivante pour la scène, plus riche que l’écran sans relief.
Images intérieures, pendant le temps réel du plateau
A différents moments de danse, je capte en direct et de diverses manières le corps en mouvement :
- Danse avec une mini-perche articulée sur laquelle une caméra est fixée. Je tiens la perche, caméra à l’envers au bout du bâton côté sol. Donc elle filme mes pieds dansants, qui
sont repris en direct sur le mur, à l’envers, comme si je marchais au plafond. Enormes pieds inversant les lois de l’attraction. Lignes plantaires, cartographie pédestre de la
peau.
- Mise en abîme : par un procédé de larsen d’images, je donne la sensation que les murs n’existent plus en multipliant mon image captée en direct, comme lorsque deux miroirs
se renvoient leurs reflets à l’infini.
- Intrusion de l’extérieur : à un moment donné, ma danse quitte le plateau, s’en va dans la rue, rejoindre le temps du monde. Je suis filmé par la caméra qui, sur le mur du
fond, projette mon corps dansant à l’extérieur, tandis que Laurence et les musiciens tiennent le fil de l’espace scénique.
Les danses
J’ai imaginé avant de partir que je pourrais créer des danses en marchant, libérées de la contrainte des murs, imprimant les accidents de la route.
Mais je n’ai pu créer les danses envisagées, mon sac à dos trop lourd lestait mon torse, rivait mes jambes. La caméra que je tenais tout au long du périple empêchait les
bras.
Une fois sur le plateau, il me reste tout à construire.
C’est un peu comme faire le bilan de ces quelques 600 Km.
Quelle forme pour la scène ? Quelle danse ?
Une gestuelle issue de mes impulsions serait déjà trop volubile.
Procéder par effacement, retrait, gommer tout ce qui paraît être en dehors du voyage, que nous venons en partie à ce jour d’accomplir.
Partir du module de base, le pas rien que le pas.
Garder en mémoire ce que j’ai traversé :
Le bitume qui renvoie dans tout le corps l’impact du talon, un choc répété qui vibre jusque dans les jambes,
la terre battue herbeuse si agréable qu’elle propulse en avant,
le gravier qui roule sous la plante,
la pierre qui désaxe,
la boue et la vase glissantes,
le sable où s’exerce la résistance,
l’eau qui allège….
Suspension onirique du pas.
Faire un pas, s’extraire de là où on est, pour aller là où on n’est pas encore.
Enfin mille sensations qui modulent les énergies, provoquent une variété de tempo.
Comprendre et analyser l’appui, le poids du corps dans la déambulation.
Le pas dans ce qu’il a de commun et qui nous relie.
Mais aussi chercher à le rendre hors du commun.
Pendant la résidence au Théâtre des Doms, je décide d’utiliser les éléments qui m’ont accompagné pendant le voyage, ils deviennent mes accessoires : le sac à dos et la caméra.
- Je sertis le sac à dos à un élastique accroché au plafond technique. Je l’endosse. L’élastique me permet de danser avec des inclinaisons physiques très fortes car je suis
maintenu. Je suis également retenu : chaque élan vers l’extérieur me ramène à l’intérieur (métaphore spirituelle du voyage).
Le sac à dos que je portais et qui me lestait à l’extérieur devient celui qui m’allège et me porte.
Les murs qui semblaient être mes limites, grâce à ce procédé, deviennent un horizon que je n’atteins jamais.
- Autre procédé : la danse avec le bâton-caméra (cfr. images intérieures). Je le nomme ainsi, car il est comme un bâton de pèlerin. Il m’a suivi tout le voyage.
Je fais corps avec lui, le mouvement que j’imprime au bâton s’inscrit à la fois dans une danse et dans une fonction, celle de relayer un point de vue mobile.
En somme, la danse génère en temps réel le mouvement de la caméra.
Le temps du plateau est celui de l’agencement de tout ces pas qui sous-tendent une écriture dont une part de la danse est mémorisée et une autre improvisée pour faire sens, créer une direction à suivre ou simplement laisser une trace.
Perspectives
Suite à nos deux premières étapes de travail, des spectateurs nous disent qu’ils se sentent eux-mêmes marcher pendant le temps de la représentation, par le biais des rythmes, des
récits, des images obsessionnelles de pas…
C’est cette impression que nous voudrions déployer encore. Une invitation au voyage.
D’autres nous disent que cela parle aussi de la relation d’amour sur un chemin, un fragment de vie. Marcher à deux, c’est très différent d’une marche solitaire. Parfois nos pas se rencontrent, parfois un de nous est loin devant, et il y a des temps où il s’assied pour attendre l’autre, regard arrêté sur le paysage. L’une tient la carte, l’autre tient la caméra et saisit tout ce qui n’est pas sur la carte. L’un aime traverser les forêts, l’autre aime suivre l’eau. L’un aime une longue pause pour manger, l’autre préfère grignoter. L’un voudrait partir très tôt le matin, l’autre préfère partir en fin de matinée… Quelque chose de nous deux s’accorde complètement au moment où nous rencontrons quelqu’un sur la route, le plaisir partagé de la rencontre. Sans doute, cette relation vécue sur la route imprime notre lien sur le plateau.
État de marche, c’est, ce serait, ce sera notre cartographie visuelle, sonore, charnelle, vocale, musicale, d’un moment de route, une exploration des interstices entre les capitales, le partage d’une sensation retrouvée, celle de faire partie intégrante du monde : nos corps en jambes côtoient l’araignée dans sa toile, au-dessous du vol des oiseaux, à travers le vent, au fil de l’eau, des intempéries, des vies croisées. Nous assistons, pas après pas, à la beauté du monde, avec une jubilation parfois enfantine. En même temps, les usines en friches d’industries finissantes, les gares abandonnées remplacées par les machines automatiques, les cultivateurs éreintés par les nouvelles normes européennes, les autoroutes qui coupent en deux un chemin de terre nous rendent plus tangibles la fragilité des temps sombres dans lesquels nous vivons.