Amoureux de la lumière, Bruno Meyssat mêle son théâtre aux ocres de l'Afrique. Une rencontre a eu lieu, là-bas, bien au-delà de celle qui met en jeu un homme et un paysage.
Est-il vrai que je m'en vais ? est la version finale d'un travail commencé il y a un bon moment. Comment cette histoire a-t-elle débuté ?
Il y a plus d'un an, Salvador Garcia, le directeur de Bonlieu Scène nationale, m'a commandé "un carnet de route malien". Créée en janvier 2003 dans le cadre du festival ARTicule, la première partie de Est-il vrai que je m'en vais ? répondait à cette initiative. Élaborée en une vingtaine de répétitions, elle avait été réalisée en peu de temps. Il n'avait pas de dramaturgie préalable, pas de texte à travailler, d'adaptation littéraire à faire. Cette déficience même faisait partie du projet initial : réaliser comme on voyage et faire face au fur et à mesure, au gré des événements, grands et petits, d'un travail en commun. Cependant, le matériel existant nous incitait à penser que tout n'était pas achevé. Les acteurs maliens vont revenir en France presque un an plus tard. Nous allons tout d'abord expérimenter ce que pourra être la reprise d'un tel travail sans abîmer ce que l'urgence, la vélocité nous avait permis d'entreprendre la première fois. Du fait de l'impératif de ce projet qui est de travailler dans le documentaire du quotidien, retrouver cette partition nous conduira nécessairement à élaborer des variantes, à retoucher certaines séquences. C'est comme reprendre une conversation interrompue à plusieurs, nous serons les mêmes et pourtant le temps nous aura vraiment chahutés. Le pari documentaire de ce spectacle intervient là aussi. Pourtant ce qui a déjà existé entre nous permettra sûrement d'entrevoir plus loin, de déplier ce qui demande encore à l'être et de dire ce qui était resté en suspens, quand on dit « qu'un ange passe ... »
Comment avez-vous construit ce spectacle ? C'est un voyage ?
Ce spectacle est le fruit d'échanges et d'impressions survenues au cours de plusieurs voyages au Mali, plus particulièrement à Bamako, Mopti et Tombouctou. À la suite de deux ateliers organisés sur place, en collaboration avec le Centre Culturel Français de Bamako, nous avons collecté là-bas des images, des sons, des objets qui figurent désormais dans le spectacle. Il s'agit donc d'un matériau documentaire qui, du fait du montage, des lois de notre mémoire et de celles de la représentation publique, se présente aussi comme une fiction. "Qui sont ces gens ?", "Qu'est-ce qui les occupe ?" : ces questions nous renvoient déjà à des situations, des destinées et des sentiments.
Pourquoi avez-vous fait le choix d'une distribution franco-malienne ?
J'ai attaché de l'importance à une distribution franco-malienne pour répondre à cette proposition initiale de carnet de route africain. Lors du stage que j'avais dirigé en avril 2002 à Bamako, j'avais pu réaliser à quel point nos existences, nos modes de vie, nos convictions étaient différentes. Ce stage, peut-être davantage que d'autres au Kenya, en Écosse, Egypte ou Syrie, concentrait ce sentiment d'étrangeté qui colore un authentique voyage. En l'absence première de convictions communes quant à la scène, nous avions mesuré l'importance des projections mutuelles qui déformaient notre relation. Deux "Carnets de Route" se sont pour ainsi dire tressés : celui qui renvoie à notre voyage physique au Mali et celui, intérieur, qui survint au cours de nos répétitions à Lyon. Ce deuxième périple a considérablement infléchi le projet initial par l'attention que nous avons porté aux clivages fertiles existant dans et autour du travail, entre les interprètes maliens et français. Ce spectacle s'est heureusement alimenté de ces différences. Le spectacle s'est consacré aux relations que nous avions entre Maliens et Français dans le travail et au jour le jour. L'instabilité, la surprise étaient naturellement là. Cet autre "Carnet de route" a donc remplacé le premier.
Plus qu'une carte postale d'un Mali, ce spectacle raconte des rencontres, des échanges... Donne-t-il aussi une vision particulière de l'Occident ?
Un spectacle "Carnet de route" implique forcément cette dimension de 1'inventaire secret auquel se soumet celui qui a entrepris de partir un temps de chez lui. Il est bien "hors de son commun". De plus, un blanc ne peut parler d'un séjour en Afrique sans se reconnaître préoccupé de son statut, de ses avantages économiques, et des questions où le place l'histoire récente. Il ressent aussi combien sa mémoire (fantasmée ?) est sollicitée par ses sensations. Il importait aussi de composer un spectacle qui ne rende pas seulement compte du miroir que nous tendent là-bas les gens, les villes et les campagnes mais encore des "révélations" objectives et douloureuses du séjour. L'exercice est resté difficile.
Entretien réalisé par Hervé Pons