Août 2003, lors d’une séance de travail avec Toni Negri, à Rome, comme il nous parle de son ouvrage en cours, Multitude*, nous abordons avec lui la question de la forme
dramatique, épique que pourrait prendre cette «Multitude» comme expression d’un ensemble d’individualités. Nous évoquons alors le jeune
camarade, ce personnage de La Décision. Pièce didactique de Brecht datant de 1929, dans laquelle un groupe d’agitateurs politiques expose à un
tribunal révolutionnaire les mesures prises à l’encontre du plus jeune d’entre eux. Avec son consentement, ils l’ont fusillé et jeté dans la fosse à chaux. Le jeune camarade
avalise sa propre disparition pour la sauvegarde de la masse.
Considérée par Brecht lui-même comme « le modèle pour le théâtre de l’avenir », la pièce suscite maints commentaires et polémiques. Heiner Müller, lui, en reprend
le thème pour l’inverser : dans Mauser, véritable adieu à la pièce didactique, on retrouve le jeune camarade qui refuse cette fois sa
disparition au profit de la masse et par là détruit son unité.
Ces deux pièces emblématiques de la tradition du théâtre politique sont insuffisantes à rendre le bourdonnement de la Multitude.
Le jeune camarade et Mauser nous ont accompagnés au long de notre recherche. Ils nous ont aidés à deviner les contours délicats de la figure singulière du résistant
d’aujourd’hui. Ils ont guidé Toni Negri dans sa tentative à donner une forme dramatique aux trajectoires de l’homme d’aujourd’hui vers sa liberté : les émergences qui
articulent projets et décisions, qui traduisent la puissance d’action et de pensée de chaque individu dans l’action commune.
Toni Negri désirait écrire une pièce de théâtre en dehors des postulats de la Poétique et de la Tragédie classique. Non pas Terreur et Pitié mais Indignation et Espoir.
* Multitude, édité en France en septembre 2004, en compagnie de Michael Hardt aux éditions de la Découverte, poursuit l’analyse entreprise dans Empire Éditions Exil en 2000.