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A propos des épilogues

par Thierry Bedard

«Ulime ka una mba...

Ce proverbe mahorais signifie «la langue n’a pas d’os» - on ne peut empêcher un homme de s’exprimer. Un proverbe d’usage certainement crée pour rendre hommage à une langue poétique pleine de chair et de sang. Et il me semble que ces quelques mots ont été inventés pour ce jeune auteur né à Mayotte, la quatrième île de l’archipel des Comores.

J’ai rencontré Alain Kamal Martial au Théâtre du Grand Marché à La Réunion en 2004. Il m’avait alors présenté un premier texte, terrible, structuré en de très courts poèmes sur les «clandestins» matraqués, sur les «clandestins» noyés, échoués sur les plages de Mayotte restée française. Après un voyage sur son l’île, confronté à cette triste réalité, je lui ai commandé la «suite de l’histoire», là ou d’une certaine manière il n’y a plus d’histoires ... Et il m’a donné cet Epilogue des noyés, sans cesse retravaillé, où parlent d’une façon hallucinée les noyés des kwassa-kwassa, ces barques à fonds plats qui dansent (kwassa) sur une mer souvent démontée.
Sur les plages paradisiaques de ces îles, l’on a trouvé ces dernières années, quelques milliers de cadavres. La France a choisit de les oublier.

Des étrangers ? Moi, je pense souvent avec effroi à ces gens, et aux enfants innocents noyés dans l’Océan Indien. Certainement parce que j’ai une petite fille qui s’est noyée, il y quelques années, et a été sauvée par miracle. Mais les miracles sont rares là où la misère règne.

Puis, Alain Kamal Martial m’a adressé récemment cet autre épilogue, l’Epilogue d’une trottoire, un texte inouï sur l’agonie d’une prostituée tuée par un de ses clients. Une prostituée, figure extrême de la souffrance endurée par les femmes, et figure presque mythique, une sorte d’Antigone des îles lointaines : - tsi dzwala ni venze, be ni’si yengue, une Antigone que l’on se doit d’entendre : - je suis née pour avoir part, non à la haine, mais à l’amour ...Alain Kamal a croisé souvent ces prostituées dans les capitales de l’Océan Indien et de l’Afrique Australe. J’ai moi-même voyagé dans cette zone, et passé quelques nuits agitées dans les bars de nuit de Maputo au Mozambique, et surtout dans les rues de Tananarive à Madagascar, où j’ai parlé pendant des heures avec des jeunes femmes, souvent des très jeunes femmes accompagnées de leurs enfants, en situation de survie ...

Un «épilogue» est fait pour renforcer le sens et la portée d’un récit. Le récit là est universel. Et je crois que ces deux longs poèmes dramatiques, qui traitent de sujets si extrêmes, si sensibles – chargés de sens ? –, révèlent surtout d’autres voix ... les voix de l’autre, de l’étranger ...»

Thierry Bedard