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Présentation

Une envie de grand ménage…

Cela se passe aujourd’hui, quelque part dans un bassin minier, où, depuis plus d’un siècle, on exploite un gisement de potasse. Les puits ont pour noms Théodore, Amélie, Marie-Louise. Ils font partie de la famille. Mais les familles ne sont plus ce qu’elles étaient : les puits ferment les uns après les autres. Et c’est toute une région qui semble contrainte à s’inventer un avenir.

Un peu, comme les personnages qui habitent ces histoires. Frères et sœurs qui dressent l’inventaire, quelques trop vieux amis, un couple d’ouvriers en mal de dimanche, un homme déguisé en animal de foire, un employé de bureau qui court après l’amour,…
Ce sont des gens ordinaires. Pourtant, leur corps leur cœur, tout leur être portent les marques d’une blessure qui ne s’est jamais refermée. Leur vie, leur vraie vie, celle qu’ils gardent secrète, s’est, un jour, arrêtée. Parois, à cause d’un geste, d’un regard qui s’est détourné, parfois à cause d’une parole. Mais le plus souvent, sans qu’ils s’en aperçoivent immédiatement, comme une minuscule fuite sur la chambre à air d’une bicyclette. Leur vie s’est arrêtée et pourtant, ils ont continué à vivre. Ils ont travaillé, ils ont voulu croire à l’amour, ils se sont inventé des rêves, ils ont fait « comme si ».

Il faut beaucoup de courage pour recommencer à vivre. Mais comme ce ne sont pas des héros –à l’exception de Jeanne d’Arc,jugée d’ailleurs indésirable et dont on transbahute la statue de place en place - aucun personnage d’Entre-temps ne s’est réveillé le matin, en se disant « aujourd’hui, je vais démolir le fragile édifice que constitue mon existence ». Non, cela se fait par hasard, sans que le résultat soit garanti, au détour d’un fou-rire, d’un coup de gueule ou dans les vapeurs de l’alcool. C’est cela que racontent ces histoires : des tentatives.

Je crois avoir toujours eu la hantise de cet « entre-temps » qui s’éternise, cet ersatz de vie, ce temps de répit que l’on s’accorde sans que jamais la course ne reprenne. Alors, certains jours, bravant mes peurs et ma paresse, à l’instar de ces personnages, il me vient des envies de grand ménage.
Et justement parce que, la lutte n’est pas égale entre la vie et la mort, entre la vie et toutes ces petites morts qui nous rongent, je veux croire que la vie sera toujours la plus forte.

Jacques HADJAJE


Les petites et grandes douleurs…

Les petites et grandes douleurs des personnages de Jacques HADJAJE nous renvoient au plus profond de nos angoisses de vie et… de mort. Pas la mort lente, annoncée, mais la fin brutale, injuste et imbécile. Le petit rouage qui pète, rupture d’anévrisme social.

Ces scènes de « vies intérieures » où il nous faut un imaginaire héroïque, pour ne pas supporter la misère sans rien pleurer.

Tous ses personnages refusent que leurs rêves vieillissent. Ils le disent avec leurs mots de pluie, de suie noire, de tendresse violée… des mots qui crient - il n’y a pas que le bassin minier qui est en déclin. Là, dans leurs têtes, dans leurs cœurs, des galeries en déserrance aussi. Et puis malgré tous et tout, une résistance instinctive et fière.

On retrouve dans ces courtes pièces – comme dans le « Daewoo » de Francois BON ou « Des vivants et des morts » de Gérard MORDILLAT- un hommage au courage de tous ces désillusionnés qui continuent de vivre, qui ont choisi de vivre, malgré…

J’aime chez Jacques HADJAJE - comme j’ai aimé chez Jean-Louis BAUER (« Pourquoi aujourd’hui ? »), Bruno SACHEL (« Les Jours de Granit »), Mateï VISNIEC (« Le Roi, le Rat et le Fou du Roi ») - la tendresse prodiguée à tous ces combattants de la vie, la valeur juste rendue à leurs dérisoires espérances.

Tout ce qui ne tue pas, rend fort ?

Gérard AUDAX


Notes de mise en scène…

Entre-temps… est composé de neuf tableaux, dessinant, à chaque fois, un paysage très différent, tant pour l’atmosphère que sur le plan psychologique. Ce sont neuf confrontations, neuf combats singuliers. Mais on n’y lutte pas avec les mêmes armes : Jenny utilise la dérision, Babette est en colère, l’homme qui court parle pour ne pas tomber,… L’essentiel est de rendre compte de ces différents modes de lutte : chacun devra avoir son tempo, sa couleur, ses surprises.

Pour chacun des personnages, il n ‘y a ni d’avant, ni d’après : il n’apparaît que dans un seul tableau. Il n’est pas annoncé, il n’y a pas de scène d’exposition, il n’y a pas d’évolution sur la durée. De même, sa fonction sociale ne donnera pas toutes les clés : Nino, cet entrepreneur parti de rien, est d’abord un homme qu’une blessure d’amour rend à la fois odieux et magnifique. Plus que jamais, le personnage est constitué par les mots qu’il prononce, par son rythme de parole, par ses silences : par la matière du texte. Un travail très musical, en somme.

La mine n’est pas le sujet d’Entre-temps… Seules les deux sœurs, Jeanne et Edwige, en parlent de façon très directe. Pourtant, la mine est le seul personnage récurent de la pièce. Elle témoigne d’un « avant ». Elle symbolise les rêves floués, trahis. Elle est l’endroit de la mémoire enfouie. On imagine un espace potentiellement dangereux, « c’est plein de galeries, là-dessous », dira Stella…
Même s’il n’est pas question de représenter la mine – ni d’ailleurs aucun autre lieu réaliste - la scénographie tiendra compte de cet environnement minier : une structure métallique aux lignes brisées, sorte de vestige d’un puits. C’est la lumière qui aidera à dessiner des espaces différents : une lumière tranchée, nette.

Entre-temps… est une comédie. Une comédie dramatique, bien sûr : il y a de l’amertume, de la violence, des déchirements, mais ce qui doit dominer, c’est l’envie de se coltiner avec la vie. On ne cherchera pas le sérieux des situations, mais ce mélange de maladresse, de dérisoire et de merveilleux où se cache la vie. C’est à un homme mort par inadvertance que revient le dernier mot : « la mort ne tient pas ses promesses ».

Gérard AUDAX et Jacques HADJAJE