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Un spectacle à trois voix entrelacées

celles de :
Vassili Pétrovitch N. (quatre-vingt-sept ans, membre du parti communiste depuis 1920).
Margarita Pogrebitskaïa (cinquante-deux ans, médecin).
Anna M. (cinquante-cinq ans, architecte).

Dans l’immédiat après Union Soviétique, trois récits tirés d’entretiens menés par Svetlana Alexievitch, avec trois anciens membres du parti communiste d’URSS, chacun ayant tenté de se suicider parce qu’intimement attaché au monde qui s’effondrait.

Dans un décor d’encre et de papier, une lumière contrastée – une lumière très blanche jusqu’à la surexposition. Dans un univers (noir et blanc) de quasi bande dessinée.

Je voudrais que les mots de ces trois êtres soient simplement parlés. Comme l’on parle. Non par goût du naturalisme ou de je ne sais quel vrai, mais parce que, j’en suis convaincu, ces histoires sont aussi les nôtres. Ces gens ne sont pas de lointains étrangers mais, en quelque sorte, nos voisins de paliers ou des membres de notre famille, des cousins peutêtre, qu’on ne verrait pas (assez) souvent.

Eux aussi, comme nous, parlent parfois pour débrouiller ce qui semble inextricable. Je voudrais que leurs maux soient dits. M’intéresse que la douleur soit dite. Mais telle qu’elle le serait lors d’une conversation se prolongeant tard dans la nuit, sans pathos ni cris mais avec sourires, complicité.

Un des miracles du théâtre, certains philosophes l’ont énoncé, c’est la présence dans l’absence. Quoi de plus théâtral qu’une parole qui évoque ce qui n’est plus ? Quoi de plus humain que cette difficulté à admettre la disparition de ce qui nous a constitué ? Même si ce qui nous a constitué ne méritait peut-être pas tant d’amour.

Il n’est sûrement pas inutile aujourd’hui de donner à entendre de telles histoires – à contre-courant. Pourtant, plus qu’à l’idéologie, je m’intéresse à ces deux femmes et à ce vieil homme.

Ces gens sont innocents, ces gens sont coupables, et le plus souvent bouleversants. Êtres humains qui ont dit – puis à qui l’histoire a dit : Disparaissez ! Et il faudrait que ce "disparaissez !" (comme tous les : "disparaissez !") réveille notre effroi.

Il faudrait qu’on se remémore l’insupportable de la mort.

Dans ces trois récits nous entendons une part de notre histoire, celle où un désir de justice s’est transformé en terreur puis a tourné en farce Grand Guignol. Nous entendons une part de l’histoire de notre soif de justice, part qu’il me semble urgent d’examiner à nouveau, si nous ne voulons pas tirer un trait définitif sur la soif elle-même.

Ici, la justice n’est pas une notion flottant quelque part dans le ciel des idées mais un coup au coeur d’êtres concrets, un coup au visage parfois.
La grande et la petite histoire sont inextricablement tissées et la qualité humaine est de celle que seule la proximité de la mort révèle.
M'intéresse, me touche au coeur, une certaine fragilité de nos raisons de vivre, la conviction aussi que l'espérance et la joie sont aussi nécessaires à la vie que l'air ou l'eau.

Car nous sommes les enfants de l’horreur.
Horreur d’abord des camps nazis, de la folie des génocides, mais aussi de la terreur stalinienne. De la déraison, secrète désormais, de notre monde creusé jusqu’à l’os, où chacun, inconsciemment, sait qu’il n’est plus qu’une variable d’ajustement qui d’un jour à l’autre peut se voir retirer les moyens et le droit d’exister.
Horreur seconde aussi, quotidienne, des crimes, des guerres, des famines, catastrophes naturelles qui chaque jour envahissent les écrans, la une des journaux et se déversent sur nous, laminent notre capacité d’empathie, notre colère, notre indignation.
Nous sommes devenus cyniques.
Ces horreurs je ne les compare pas. Communisme n’est pas nazisme et la nature n’est pas coupable.

Les gestes mémoriels ne cessent de se multiplier qui, pourtant indispensables, nous donnent le plus souvent la sensation d’être… des incantations visant à masquer les vicissitudes du présent. Car l’ère d’inhumanité qui s’est ouverte n’est pas derrière nous, nous y vivons, elle est en nous, elle est nous et tant que nous nous imaginerons sans rapports, intouchés par elle, nous n’aurons pas avancé d’un iota.

Les personnages d’Ensorcelés par la mort ont lutté croyant que « tout le monde allait être heureux ».
Il s’agit sans afféterie mais joyeusement de laisser voir, entendre, venir jusqu’au spectateur, la peur et le courage, la détresse et l’enthousiasme, l’héroïsme et la faiblesse, bref l’humanité de ces trois êtres…

Le spectacle voudrait être un pas de retour vers nous-même, vers notre histoire, un pas à hauteur d’homme et de femme, à hauteur d’être humain, où l’aveuglement se dirait avec l’espoir et la lâcheté avec la souffrance.

Ensorcelés par la mort est un geste de mémoire, un geste de vie.

Nicolas Struve