Quel travail menez-vous en Afrique ?
LFK-la fabriks, le regroupement d’artistes que j’anime, s’est formé dans les années quatre-vingt à Paris. Commencé avec le goût des voyages et le mépris des catégories, le
groupe est devenu, chaque jour, plus international, plus inattendu dans sa composition. Et de toutes les expériences ainsi vécues, les africaines furent les plus marquantes.
Depuis nos premiers pas au Congo en 1986, nous avons travaillé dans plusieurs pays d’Afrique, et c’est finalement au Sénégal que je me suis personnellement
fixé ; j’habite Dakar depuis le début des années quatre-vingt-dix. LFK-la fabriks prépare désormais ses actions à Dakar. Nos équipements principaux sont à Paris (à la
Grande Halle de la Villette) et à Marseille (où l’administration du groupe est basée) et nous sommes constamment en relation avec des structures et des institutions implantées
dans une ville européenne ou une autre, mais chacune de nos créations doit tout ou une partie de sa conception à l’Afrique et à la culture africaine, à notre vision, notre
pensée des choses du monde depuis l’Afrique telle qu’elle agit sur nous.
En 1995, la logique de mes travaux du moment (la préparation d’un livre) autant que mes émotions
d’habitant dakarois m’ont conduit à entrer en contact avec le monde à part et étrange que forment les enfants errants. Les enfants se sont intéressés à mon travail autant que
moi à leur existence et nos liens se sont développés sans que je l’ai d’abord projeté. Aujourd’hui et depuis six ans, une trentaine d’enfants, adolescents et jeunes adultes
vivent et étudient au sein de Man-Keneen-Ki, une école d’art qui dispense des enseignements collectifs et particuliers dans les domaines des arts plastiques, de la littérature,
du théâtre, du cirque, du cinéma, de la photographie… LFK-la fabriks produit et diffuse les œuvres de jeunes artistes ayant atteint une qualité professionnelle et les intègre
régulièrement à ses propres créations. Des artistes de différents pays viennent régulièrement enseigner aux plus âgés qui enseignent eux-mêmes aux plus jeunes. Un chapiteau est
en construction. Le sculpteur Ousmane Sow nous aide dans la construction d’un centre d’art. Le designer François Bauchet conçoit avec les enfants l’aménagement de leur vaste
maison-école. Le photographe Olivier Rebufa bâtit notre atelier de photographie…
Le spectacle présenté à Avignon, Enfants de nuit, s’inscrit donc dans le prolongement de cette aventure ?
La création en Avignon cette année – comme celle que nous avions réalisée en 1997 pour la Grande Halle de la Villette (Poèmes à l’infect) – sera pour nous l’un de ces temps essentiels où nous rassemblons tous nos enfants, les meilleures de leurs œuvres images, plastiques et littéraires, où nous les entremêlons à celles que nous concevons pour eux et avec eux, sous une forme d’exposition-spectacle, dont l’enfance errante est elle-même le sujet.
Qu’appelez-vous exposition-spectacle ?
Un objet n’appartenant à aucune catégorie bien définie de la présentation artistique. Elle propose au public d’effectuer un parcours dans un montage d’éléments relevant tout autant du cinéma, de la photographie, de la plasticité, de la littérature, de la poésie que de la théâtralité. On peut y voir la performance théâtrale d’un photographe adolescent au milieu des photographies de corps d’enfants couchés qu’il accumule par milliers de clichés, y entendre le chant abstrait par lequel un jeune peintre accompagne ses travaux picturaux… La représentation couvre tous les champs, tous les médiums artistiques. L’appeler spectacle laisserait penser qu’il s’agit d’une aventure d’abord théâtrale, ce qui n’est pas le cas, la nommer exposition sous-entendrait que le théâtre en est exclu ou lui est secondaire, ce qui n’est pas davantage le cas. Alors, faute de mieux, disons exposition-spectacle ou ne disons rien, puisque en vérité, nous ne savons pas bien ce que c’est, et que cela n’importe guère.
Quel âge ont les enfants ?
Ils ont entre 9 et 25 ans. Enfants, adolescents et jeunes adultes. Les plus jeunes d’entre eux sont avec nous depuis deux ans, les plus âgés, depuis bien longtemps et quelques-uns, désormais autonomes, nous rejoignent pour l’occasion.
Quel est le propos de cette exposition-spectacle ?
Il n’y a pas de propos, au sens où, je crois, vous l’entendez. Il y a exposition d’une réalité du monde représentée depuis l’intérieur. Il y a de l’indicible, réfléchi en des
formes perceptibles. Le groupe que nous constituons ensemble utilise sa spécificité, le fait d’être au monde depuis ce qu’il y a de plus ultime dans la pauvreté d’un pays
pauvre, non pas comme sujet mais comme raison esthétique. Ses sources d’inspiration et de création sont la pleine appropriation, par ceux qui l’endurent, d’une expérience fondée
sur la difficulté sociale la plus extrême et l’énergie particulière que celle-ci génère.
Ainsi, on peut dire, si l’on veut être brutal, que notre travail est une exploitation artistique de cette pauvreté, vecteur de notre rassemblement, notre raison d’être et de
faire ensemble. Je revendique cette intention : la mise en valeur, par elle-même, d’une part méprisée du monde, méprisée au point que son expression esthétique puisse
apparaître, à qui ne réfléchit pas, comme parfaitement révoltante.
Y a-t-il un texte ?
Non. Mais il y a des textes. Ce sont des éléments parmi d’autres. Ils ne sont pas dits, ils sont écrits. Je ne sais pas si c’est affaire de cultures ou seulement de bon sens, mais nous pensons que la parole est faite pour parler, la voix pour crier et les textes pour être lus. Il y a aussi les écrits figurants sur les cartons de marchandises que les enfants des rues transforment en chambre à coucher, et qui sont aussi et en quelque sorte, leur livre de chevet.
Sur le plateau, les enfants sont-ils seuls ou pas ? Comment la scénographie est-elle structurée ?
Il n’y a pas de plateau, c’est un espace à parcourir, librement mais sans retour en arrière possible,
composé de multiples pièces de surface et de volumes très différents – déterminés par l’architecture même du lieu choisi. Ces pièces sont presque toutes plongées dans
l’obscurité. Et pour ce qui est de la solitude, je crois que les spectateurs auront tout autant l’occasion de s’interroger sur la leur propre dans cette circonstance
particulière, que sur celle des enfants. Equipés de lampes torches de faible puissance, ils auront la responsabilité (et la liberté) d’éclairer eux-mêmes et individuellement ce
qu’ils voudront découvrir, que ce soit les œuvres et objets exposés ou le jeu des enfants-acteurs.
Est-ce la première fois que vos productions viennent en France ?
Non. En dehors des grandes expositions que nous concevons régulièrement à Dakar à l’occasion de la Biennale des Arts contemporains africains, toutes les productions des enfants ou avec les enfants sont présentées en France et en Europe. Les films sont généralement post-produits au CICV-Pierre Schaeffer et diffusés avec son aide, deux de nos livres ont été édités en France : l’Envers du jour chez Léo Scheer et la Guerre aux pauvres, récemment paru chez Sens&Tonka. Les travaux plastiques sont diffusés à Rome, ils ont été montrés à Paris par Robert Delpire, et l’Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne a organisé la première exposition personnelle de Babacar Sy. En 1997, la Grande Halle de la Villette a produit et accueilli notre premier spectacle : Poèmes à l’infect.
Quelles réactions aviez-vous observé de la part du public ?
Ceux de nos enfants qui jouaient cette chose en parleraient mieux que moi, car ce sont eux qui ont le plus observé le public ; c’était même là leur activité principale dans un « spectacle » au cours duquel ils regardaient pendant 45 minutes les gens venus les voir. Ils ont pu observer une très grande variété de réactions. Pour les spectateurs, l’expérience était plutôt inattendue, quelques fois difficile. On pourrait s’en étonner, mais parmi ceux qui nous la racontaient ensuite, nombreux étaient ceux qui disaient avoir beaucoup réfléchi sur eux-mêmes ; lorsqu’on est convié à penser l’altérité sur des bases renouvelées, penser à soi, c’est un bon début.
A Dakar, qui vous aide ?
Nous-mêmes. Nous ne disposons d’aucune aide publique et n’en demandons pas. Nous ne souhaitons pas nous substituer aux institutions publiques, assumer leur devoir par
procuration. À cet endroit particulier du social où nous agissons, les institutions font ou ne font pas leur travail. Les pouvoirs publics prennent, ou pas, des décisions. Pour
notre part, nous ne sommes en aucun cas un intermédiaire.
Seulement un nombre réduit d’individus convaincus d’assumer, là où ils sont, les conséquences et les devoirs de l’idée qu’ils se font des relations humaines. Un enfant, s’il
n’en a pas le désir, ou s’il y est en danger, ne doit pas dormir dans la rue ; donc, si on a les moyens de l’interdire, on ne doit pas le permettre. C’est ainsi que
nous faisons. Pour autant, nous n’avons ni à demander des capitaux aux pouvoirs publics, ni à les accepter si on nous les propose. Ce n’est que dans le domaine de la santé (nous
avons ouvert un centre de soins médicaux d’urgence à tous les enfants errants de la ville, 24 heures sur 24) et parce que cette partie de notre travail dépasse nos compétences
propres, que nous recevons une aide ; elle nous vient de la Fondation BNP-Paribas.
Venir à Avignon, c’est important ?
L’une des plus grandes manifestations culturelles européennes, la scène théâtrale la mieux connue, la plus fréquentée, se propose de faire écho à une parole difficile, patiemment montée du fond des poubelles jetées loin par la société même que ladite manifestation pourrait bien se contenter de représenter exclusivement et tranquillement ; ne croyez-vous pas que cela puisse être important ?
Vous n’avez pas à faire à une certaine surdité de la part de ceux qui vous font face ?
Etre entendu ou non est une question qui ne se pose qu’à partir du moment où l’on a la parole et dans la longueur du temps où l’on parle. Nous verrons cela étape par étape, et si surdité il y a, elle n’empêchera pas que l’on vive d’abord joyeusement le fait de prendre la parole.
Ce spectacle draine-t-il une certaine violence ?
En matière de représentation, je ne crois pas qu’il soit bon d’abuser, quelle que soit leur efficacité, de ces deux cuisines si souvent resservies : celle de l’intensité et celle de la violence, son corollaire. Ce qu’il s’agit de chercher en toute chose de l’art, c’est la puissance et c’est bien différent. Il se peut qu’un certain nombre de nos images et de nos compositions produisent une impression de violence ou d’intensité ; alors, ce sera chaque fois qu’elles manqueront leur but.
Entretien réalisé par Joëlle Gayot pour le dossier de presse du Festival d'Avignon.