Aimerais-tu évoquer les commencements, les origines ? Quelles images gardes-tu de ton enfance, des lieux où tu as grandi, de tes parents (professions, situation sociale), du poids de la famille ? Existe-il un lien entre ta famille et ton écriture ?
J’ai eu une enfance très heureuse : j’ai grandi dans les quartiers nord de Marseille, entre la Rose et Saint-Just, quartiers populaires. Je passais beaucoup de temps dans
la rue, avec ma bande d’amis, après l’école : ce n’était pas violent du tout, parce que nous étions enfants, pas encore adolescents (j’ai quitté le quartier une fois que
mes parents ont eu plus d’argent, à l’adolescence). J’ai un souvenir très fort de cette période, les soirs d’été où nous étions autorisés à sortir après le dîner, les dimanches
après midi, très calmes où la rue nous appartenait, ou les bruits résonnaient.
Mes parents à l’époque terminaient leurs études : mon père est devenu chercheur au CNRS (en psychophysiologie) et ma mère documentaliste et traductrice dans la même
université scientifi que. Comme ils travaillaient beaucoup, que j’étais fi ls unique, je passais du temps dans les familles des autres enfants, souvent des familles nombreuses,
qui m’accueillaient : une grande solidarité. J’étais le fi ls unique venu du Nord (ma mère du Jura et mon père de Bourgogne : pour Marseille, c’était le Nord) et mes
amis étaient d’Algérie, d’Italie, du Vietnam ou originaires d’Arménie. J’ai été très marqué par ce mélange de cultures, surtout la culture juive pied-noir.
Je n’ai pas ressenti le poids de la famille ; lorsque j’écris aujourd’hui, je me demande d’où vient cette vision négative. Sans doute est-ce inscrit en moi de manière
politique plus que personnelle : famille oppressive ou déréglée, infl uençant le social, c’est là un thème que j’aborde souvent, c’est vrai. Cela vient de mon rapport au
monde devenu adulte, pas de ma propre enfance.
Quand as-tu commencé à écrire ? et pourquoi ? Étais-tu en train de vouloir devenir écrivain à cette époque ?
Des poèmes très tôt. Je me souviens du premier cahier, la couverture orange, le papier glacé, luxueux, sur lequel je ne pouvais écrire que des belles choses. Je ne voulais pas devenir écrivain. Le cinéma bien sûr a beaucoup compté : les fi lms de genres : d’horreurs, science-fi ction… Mais lorsque j’étais gamin, mes parents cinéphiles m’amenaient partout : j’ai vu Peau d’âne, les charlots, les Keaton, Docteur Jivago, et même les Sergio Leone ou des Pasolini !
Qu’est-ce qui t’intéresse au fond dans la vie, dans le monde ?
Être libre et indépendant, et m’abstraire d’un réseau social trop envahissant. Ce qui m’importe le plus aujourd’hui : qu’on ne m’enlève pas cette capacité de liberté et de contemplation.
Le style : comment le défi nis-tu ? penses-tu en avoir un de singulier ?
Je ne suis pas un styliste forcené comme d’autres écrivains, par contre la structure, l’architecture du texte m’intéresse beaucoup, et l’émotion aussi. Je dirais qu’on ne
recherche pas forcément un style, il ne s’apprend pas : il est là, inscrit en nous, avant d’être inscrit dans nos oeuvres (écriture, peinture, musique… tous les arts en
fait). En revanche ce qui n’est pas en nous, c’est cette volonté d’architecturer, de construire, de faire que cela tienne debout : je pense que l’écrivain écrit pour cela
justement, pour faire tenir debout un monde qui se dérobe à lui.
Il y a toute cette maîtrise de la syntaxe, qui fait la beauté de la langue, la spéci- fi cité d’une écriture. Le style en est très dépendant. Il faut par ailleurs casser cette
syntaxe tout en y étant fi dèle. La musicalité m’importe beaucoup. Mais là aussi, elle doit rendre des comptes à la syntaxe. Cette langue à la fois folle et corsetée, ivre et
sobre en même temps : c’est Racine, c’est Musset, Marivaux. Une langue qui traverse les siècles et qui se retrouve encore aujourd’hui jusque dans le rap.
Pour moi écrire c’est rechercher la beauté, ou ouvrir les yeux sur certaines formes de beauté. C’est une recherche : architecturer un monde parallèle au nôtre. Un monde qui
serait à la fois proche par le politique, dans ce qu’il permet de révélation ou de prise de conscience sur ce que l’on vit : les formes d’oppressions… Ne jamais s’abstraire
de son époque. Et être distant, d’une façon qui ne doit pas être « réelle » mais autre. En fait, une « matière » qui fasse surgir
une « beauté convulsive » (1) qui apaise, console.
Le double corps de l’écrivain dramatique : la « chambre » et le plateau. Il semble qu’on ne retienne que la « chambre » en ce qui te
concerne. Je renvoie le concept de « chambre » à deux écrivains :
– « Tout homme porte en soi une chambre » (Kafka)
– « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre » (Pascal)
J’aime beaucoup l’expression de Pascal que je ne connaissais pas, c’est peutêtre la défi nition de l’artiste : il peut rester dans sa chambre. Cela ne sert à rien de parcourir le monde, de fendre le réel, il faut le transcender par un regard intérieur, celui de l’artiste. Toute oeuvre ne peut pas ouvrir sur une révolution ou du moins un changement profond dans la société qui l’a fait naître. Cela se fait sans que l’artiste s’en aperçoive. L’artiste est aveuglé, et cet aveuglement qui le coupe du monde, parvient parfois à un éblouissement. Etre coupé du monde est nécessaire pour l’artiste à un moment ou un autre de son travail, de sa réfl exion, parce qu’alors il est enfi n avec lui même, il se regarde en face, et de cette exploration, naît une forme d’art qui est celle que j’apprécie le plus.
« Tout se passe comme si mon combat spirituel avait lieu quelque part dans une clairière. Je pénètre dans la forêt, je ne trouve rien et la faiblesse me force
aussitôt à sortir ; souvent, quand je quitte la forêt, j’entends ou crois entendre le cliquetis des armes dont on se sert dans ce combat » (Kafka).
Pour toi, comment s’élabore la fable ? Quel est le rapport que tu entretiens avec l’écriture ?
La fable s’élabore toujours à partir de mon vécu, et se déploie ensuite en une série de ramifi cations parfois autobiographiques et parfois non. Je suis moi-même surpris, au
bout du compte, que la fable puisse apparaître et s’imposer, je dirais qu’elle apparaît presque à mon insu. Le monde qui m’entoure s’invite presque malgré moi à l’arrivée, mais
au départ, il n’y a rien d’autre qu’une envie de dire – d’écrire – un état d’âme très personnel, intime. Et c’est ensuite que cet état d’âme trouve sa place dans un contexte
plus général : je me mets à raconter une histoire, « à me raconter des histoires », avec ce que cela peut avoir de péjoratif – alors que les grands écrivain comme
Kafka, Duras, Guibert, Virginia Woolf ou Jean Rhys, eux, ne se racontent jamais d’histoires, si j’ose dire : on ne la leur refait pas !
Au bout d’un moment chez moi, la fiction apparaît comme une béquille pour soutenir un corps malade, celui qui écrit et qui ne peut faire autrement qu’écrire. C’est comme une
pulsion, c’est plus fort que moi, un geste (comme on le dirait d’un « geste » de peintre). Après viennent toutes les couches. On se laisse prendre par une
situation, le parcours d’un personnage et on disparaît un peu derrière la fiction, la fable.
Je suis à l’écoute du monde extérieur, de ce qu’il me raconte, même si le point de vue demeure toujours le même : le mien. Cette question de point de vue d’ailleurs me
taraude : tous mes personnages sont très proches de moi : comment cela peut-il donc fonctionner au théâtre, dans une dramaturgie ? Puisque tout part du même récit
intime – le mien – comment se fait-il que dans la multiplicité des personnages, cela tienne ? Alors qu’au fond, mon grand désir serait d’être proche de la démarche d’un
Montaigne, d’un Rousseau, ou d’un Leiris : confession, journal intime, ce que l’on appelle « essais » en littérature. C’est ce que je préfère lire en tout
cas. (1) Expression empruntée à André Breton dans L’Amour fou, 1937.