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Pourquoi embrasser les ombres ?

Parce que cela fait peur, que la peur m’a saisi dès la première lecture de la pièce, et qu’il n’est jamais bon d’avoir peur de ses peurs.
Parce que je n’ai jamais approché le théâtre dit réaliste, et je voulais savoir pourquoi. Par admiration pour Lars Norén, la construction de sa pièce, sa profonde intimité avec l’art de l’acteur, sa connaissance du plateau.
Par amour des textes apocryphes, et Norén fait écrire à Eugene O’Neill une pièce intitulée Embrasser les ombres, laquelle finira en cendres devant lui.
Par amour pour La Danse de mort de Strindberg, et plus encore pour Duel au soleil de King Vidor, où Jennifer Jones et Gregory Peck se livrent un duel passionnel qui s’achève au fusil, et ici le vieil O’Neill et Carlotta Monterrey, devant les deux fils du dramaturge, nous disent à leur tour les ténèbres et les gouffres de la dévoration amoureuse.
Parce qu’il est question, dans ce combat crépusculaire du Long Voyage vers la nuit, une œuvre d’O’Neill sur son tragique familial, mise en scène dans ce même théâtre par Alain Françon.
Parce qu’il semble bien que Lars Norén ait voulu poursuivre la saga et prendre le poète américain à son propre jeu, démontrant que s’il voyait la paille dans l’œil de ses géniteurs, il ne voyait pas la poutre dans le sien.
Parce que, bien sûr, forcément, perdu dans le monstrueux labyrinthe de la vie d’O’Neill, s’appuyant sur des faits exacts, Lars Norén ne peut cependant pas échapper à ses propres obscurités, pas plus que moi aux miennes en le mettant en scène.
Parce que, dans la langue rude de Bergman, embrasser les ombres, cela se dit Och ge oss skuggorna, et que l’ombre de Bergman…

Joël Jouanneau
Février 2005