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Présentation

Où se déroule cet étrange entretien entre Alexandre et Socrate ? Peut-être en Grèce, sur l’agora, parmi la foule innombrable des passants anonymes ? Ou, plus modestement, dans un petit dortoir faiblement éclairé, au plus secret de la nuit ?
Parce qu’il nous oblige à regarder autrement, Éloge de la faiblesse est un texte authentiquement philosophique. L’auteur nous invite à nous interroger sur la distinction entre normal et anormal et aussi, dans un combat joyeux, au dépassement de soi.


Le théâtre sert à déstabiliser. Se déstabiliser et déstabiliser le spectateur. Ce qui aurait tendance à remettre en jeu l’assurance de notre station debout.
Charles Tordjman, Magazine Théâtres, juillet 2005

Éloge de la faiblesse, un exercice de vie

Charles Tordjman

Lancer des mots justes contre des choses fausses (François Bon), voilà le pari de l'Éloge de la faiblesse. Ce pari me plaît et me va droit au corps et au coeur. D'abord au corps parce qu'Alexandre Jollien nous dit que le corps pense et le conduit à se tenir debout. Ce n'est pas qu'une simple question de volonté qui lui fait dire cela, c'est une immense adhésion à la vie, c'est une formidable coïncidence entre l'être intime et l'être public, et ce farouche désir que cette coïncidence soit l'énergie même de la pensée du corps. Ce qui me touche et m'émeut dans le texte de Jollien, c'est que l'écrivain écrit ici avec sa chair et que sa chair prend l'allure de l'âme.
Ce n'est pas une leçon de vie, c'est un exercice de vie. Que fera le théâtre avec cette chair ? Il ira vers la jouissance de la parole. Il essaiera de dire la joie de la pensée et son triomphe.
Dans le décor, une grande fenêtre donnant sur une montagne blanche.
De cette éloge de la faiblesse, il se pourrait bien que le théâtre en retourne l'étoffe, à l’instar de son auteur, pour tisser l'éloge de la force.


Ouvrir à l’écoute et à la pensée


Notes de scénographie de Vincent Tordjman.
Les Cahiers du Poche n°3. Extrait.

La caverne du mythe platonicien : sur les parois indécises, mur, plafond et sol, l'homme enfermé ne perçoit des choses du monde du dehors que des ombres projetées et des voix distantes, et jamais les choses en elles-mêmes.

Pourquoi ne pas tenter de donner une existence de théâtre à ce décor mythologique ? Il ne s'agit évidemment pas de reconstitution géologique figurative, mais de mettre à notre service les matériaux, la lumière et l'espace pour réaliser un espace physiquement fermé, qui puisse pourtant ouvrir à l'écoute et à la pensée. Le lieu évoque le plafond lisse d'une petite chambre d'hôpital. Ou le fantasme d'une architecture organique normalisée. À moins que ce ne soit les parois du théâtre qui, ployées sur elles-mêmes et renflées comme une peau, offrent à la voix et au corps de l'acteur en recherche, un sombre abri concave fendu par la lumière du dehors ou ébloui par l'intrusion de visions soudaines.

Dans le texte d'Alexandre Jollien, il n'y a vraisemblablement aucun espace à représenter de façon trop indicative. Plutôt créer le contexte favorable à l'écoute et à l'éclosion d'images mentales. En particulier, il nous semble que la question de la représentation du handicap doit être évacuée au profit d'un travail plutôt abstrait sur la juste proportion de l'espace et les justes possibilités offertes à la lumière qui, entre autres moyens scéniques, appuie le jeu et permet d'évoquer la difficulté du processus de réminiscence du narrateur.
La finalité n'est pas tant de produire des images, que des rapports de résonance entre le texte et l'espace construit.


Alexandre Jollien, Philosophe

Regarder autrement Ruedi Imbach

La présence de Socrate dialoguant avec l’auteur n’est que le signe extérieur de la vigueur philosophique qui anime ces pages. L’entretien est socratique non seulement parce que le proto-philosophe y joue le rôle de celui qui interroge en avouant son ignorance ou parce que la discussion révèle et manifeste le problème que l’homme est pour lui-même, mais encore et surtout parce que le dialogue abouti, comme certains écrits platoniciens, à un renversement radical des valeurs : Socrate qui interroge est lui-même questionné, contraint à poser le problème embarrassant de sa propre normalité. ...]

La force du faible Michel Onfray

Débordant un corps répondant plus lentement aux sollicitations du monde, Alexandre Jollien déploie une pensée claire, lucide et voyante.
...] L'écriture transfigure la douleur en or pur d'une confession, au sens augustinien, puis elle contribue à l'événement d'une parole libre, singulière, subjective, donc universelle. ...]
Alexandre transforme cette faiblesse dite par les autres en une force formulée par lui. Retournant comme un gant le regard du tiers, dur souvent, méprisant parfois, négateur fréquemment, faussement oublieux ou vainement compassionnel, il porte un regard sur le réel qui contraint les plus arrogants à renoncer à leur morgue. Œil de chirurgien, d'anatomiste, œil d'entomologiste et de légiste, œil de moraliste - celui des grands fauves de la psychologie au format de Chamfort -, œil de fort qui s'appuie sur la faiblesse pour transfigurer cette géographie des abîmes en cime ...].

Il affirme l'inanité du dualisme platonicien: il n'y a pas de corps (détestable) d'un côté et l'âme (vénérable) de l'autre, car le corps, c'est l'âme - l'âme, c'est le corps.