J’ai proposé à Árpád Schilling de partir du concept « nos victoires ». Pour parler de « nos défaites ». Il m’a répondu que lui, pensait plutôt à « révolution ».
Celle de 1848 surtout, à l’engagement des romantiques comme le poète Sándor Petöfi. Nous avons passé des heures au Centrál Kávéház de Budapest, à boire du café précisément. Quel
constat du monde, et partant de là, du théâtre ? Pourquoi l’échec des révolutions et quelle alternative ? De quel point devons-nous repartir pour recomposer le monde,
qu’emportons-nous, qu’abandonnons-nous derrière nous ? Comment expliquer l’incroyable échec du progrès social tandis que se développent sciences et techniques. Progrès !
Comment expliquer ce monde bloqué, la crédulité planétaire dont bénéficie « le marché », le nouveau « veau d’or », l’ère de la cupidité. La guerre ? Est-elle
possible dans une Europe vouée à une progressive tiers-mondisation quand le dernier boulot de la dernière boîte européenne sera délocalisé. Il y a 150 ans, on travaillait aussi 14
heures par jour, les enfants à partir de six ans. Faut-il repartir de là ?
C’est ça le village global ? L’harmonie par « le marché » ? Alors on s’est dit qu’il fallait planter sa tente, en forêt ou dans un théâtre et tenter de retrouver le
sens du monde. Planter sa tente dans le théâtre, au sens propre du terme, toute la troupe de Krétakör, et quelques autres comme elle a l’habitude de le faire chaque été au
festival Müvészetek Völgye (Vallée des arts) dans la région de Tapolca près du lac Balaton.
L’été dernier, Krétakör avait investi une base radar secrète de l’époque soviétique abandonnée par la Télécom hongroise rachetée par les allemands. Tout était encore en
place : un enchevêtrement d’armoires électriques, d’ordinateurs et de consoles de contrôle d’un autre temps, nets, astiqués, avec cette touche 100% soviets, plantes vertes
abominables et rideaux de mousseline plissée. Près d’un cadran lumineux, un « scientifique » somnole accoudé à un guéridon avec nature morte : téléphone de bakélite vert
pomme, saucisson entamé, ouvrage de Lénine ouvert à la page 1924. C’était un voyage au centre de la terre, ou plutôt une machine à remonter un temps pourtant parfaitement
immobile, l’aiguille de la machine pointé sur « échec et mat ». C’est peut-être ça l’idée : transformer en secret la MC93 en station radar pour sonder l’indestructible
détermination des hommes à rester malheureux. La télé qui rit, la peur du noir, la révolution virale, le marketing jusque dans notre lit. Comment se sortir de ce traquenard ?
Alors nous nous sommes souvenus d’un autre hongrois célèbre, Houdini, le génial escapologiste.
Patrick Sommier