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Elle

de Jean Genet

mise en scène Olivier Balazuc

 
 

Présentation

Le Pape est-il soluble ?

Qu’est-ce que le Pape ? C’est la question troublante que se pose le souverain pontife imaginé par Genet dans « Elle ». Pour les millions de fidèles, comme pour le photographe venu prendre un cliché destiné à inonder la planète, cela ne fait aucun doute. Or, sous cette image, enluminée par la pompe et le cérémonial, qu’y a-t-il ? Un « pantin désarticulé » chargé de l’incarner. Pape pour tous, excepté pour lui-même, ce dernier s’imagine être un morceau de sucre soluble, nouvelle hostie de l’ère de la grande consommation.
Genet affirme qu’il n’est pas de réalité hors sa représentation. Le rite, c’est le théâtre, c’est-à-dire du « faux » susceptible de signifier le vrai, l’invisible. Qu’importe si le cérémonial est truqué — il l’est nécessairement. Qu’importe si l’on voit que le Pape est monté sur roulettes et que sa personne est tenue par « d’invisibles filins ». En dénonçant la nécessaire théâtralité des images, Genet n’entend pas les annuler ou les frapper d’impuissance. Il rend tout son pouvoir au Théâtre lui-même : le simulacre n’est-il pas à même de révéler la présence au coeur même de l’absence ?
Dans la mise en scène, nous partons d’un espace vide, de ce réceptacle propice à l’éclosion de l’imaginaire — c’est-à-dire de l’attente, du désir du spectateur qu’il se passe effectivement quelque chose « comme si c’était vrai ». Seuls demeurent les éléments du truquage, les signes : la porte par laquelle apparaît le comédien jouant « au » Pape, posée sur le plateau comme au milieu du désert, les échasses sur lesquelles le cardinal est juché, la poulie qui permet de faire monter ou descendre une tiare... Qu’est-ce qui est le plus dérangeant ? Que l’on donne à voir l’envers de l’artifice ou bien qu’en dépit de l’artifice, nous ayions envie d’y croire ? Nous pourrions presque revendiquer : j’y crois, parce que c’est faux...

Olivier Balazuc


Qui est « Elle » ?

Le matin, très tôt. Un photographe dispose ses appareils en attendant l’éminente personnalité, « Elle », qui doit venir prendre la pose. Face à lui, un huissier autoritaire indique les étapes d’un cérémonial mystérieux auquel il va devoir se plier pour qu’« Elle » apparaisse...
Contre toute attente, c’est une personne lasse et souffrante qui fait son entrée. Sous l’oeil froid et méticuleux de l’huissier qui contrôle chacun de ses gestes comme un marionnettiste, elle déclare être « truquée », consciente de la distance qui sépare son être de chair de l’Image qu’elle renvoie à « quinze millions d’âmes avides ».
Lorsqu’« Elle » disparaît, tirée par un « invisible filin », seules demeurent des questions : la rencontre a-t-elle vraiment eu lieu ? Le photographe a-t-il réussi à prendre son fameux cliché ? Les voies mystérieuses de l’Image restent impénétrables.


Histoire du manuscrit

Comme Splendid's et Le Bagne, « Elle »appartient aux écrits posthumes de Genet. Publiée pour la première fois en 1989 aux éditions de L'Arbalète, la pièce avait été conservée durant trente-quatre ans dans les tiroirs de son éditeur, Marc Barbezat.
A l'exception d'une tirade — « Le chant II des Sanglots du Pape » — que Genet s'était engagé a transmettre à l'éditeur sitôt qu'il l'aurait rédigée, le texte de la pièce témoigne d'un relatif achèvement : un contrat pour sa publication avait été signé le 9 novembre 1955, le jour même où Genet remettait à Marc Barbezat le manuscrit du Balcon; le choix du comédien qui devait interpréter le rôle du Pape avait été également fixé — il s'agissait de Michel de Ré — de même que celui du metteur en scène qui n'était autre que celui qui avait commandé Les Nègres, Raymond Rouleau. Ce contrat précisait en outre que la pièce devait paraître dans le même volume que Les Nègres.
II semble que, sitôt le manuscrit de la pièce remis à l'éditeur vers la fin de novembre 1955, Genet, absorbé par la rédaction difficile des Nègres et bientôt par le projet des Paravents, se soit détourné de son texte. Lorsque Les Nègres fut édité trois ans plus tard, il estima que les deux pièces étaient finalement trop différentes pour paraître dans le même volume. Sans renier « Elle », Genet interdit à son éditeur de la publier, tout en l'autorisant à l'annoncer comme « à paraître » dans les publications de L'Arbalète. Il conserva quelque temps le projet de la récrire et de la développer, mais ne le mit jamais à exécution. Selon un texte inclus dans un encart et glissé à l'intérieur de l'édition originale, Marc Barbezat indique que le 30 octobre 1980, Genet lui confirma par écrit le droit de publier « Elle » et lui déclara: « Vous éditerez cette pièce après ma mort. »

Extrait de la notice à l’édition des oeuvres de Genet, La Pléiade


« Elle », un concentré du théâtre de Genet

[...]
Vive, mordante, extrêmement ironique et drôle, « Elle », s'érige sur cette frontière entre la cérémonie et la farce, la glorification et la dérision qui est le lieu même de tout le théâtre de Genet.
C'est, plus précisément, dans la continuité des premiers tableaux du Balcon dont elle est si proche, tant par sa date de rédaction que par son thème, qu'elle parait en constituer une variation, que cette pièce s'inscrit. Son personnage principal le Pape semble directement issu de la série des « Figures fondamentales » et, en particulier, de celle de l'Evêque qu'elle élève à la dignité suprême.
Mais « Elle » peut également être lue comme une inversion du Balcon. L'Evêque de cette dernière pièce est, on s'en souvient, un « faux » Evêque, un rôle tenu ou rêvé par un personnage. Ici, le Pape est, au contraire, un « vrai » pape. Or cette différence qui devrait être capitale se révèle nulle. Les deux figures s'équivalent : elles se dressent sur la même scène, habillent la même absence, dissimulent la même mort.
Fût-il spirituel, le pouvoir est toujours une comédie, une frime, un théâtre : le vrai et le faux, l'envers et l'endroit s'y retournent comme des gants. « Elle » — titre également lisible dans les deux sens — est, peut-être, l’illustration de ce palindrome.
Ajoutons pour finir que si l’oeuvre inédite de Genet ne doit plus désormais nous parvenir qu’à travers sa mort en fragments, morceaux et éclats, on appréciera que le premier de ces éclats soit un éclat de rire.

« Elle »un acte de Jean Genet,
éd. L’Arbalète - 1989
Présentation d’Albert Dichy

« Images, toujours images ! Images, toujours images. J'en ai assez ! » Cette accession à l’« image définitive » de soi relève du théâtre, donc de la diabolique métamorphose de soi en autre, et du coup de soi en rien. Ce que raconte en une sorte de Passion — dont il n'y a pas l'équivalent dans Le Balcon— le chant I des Sanglots du Pape. Porté dès son jeune âge à gravir les échelons ecclésiastiques, il y parvint mais « à mesure, dit-il, je perdis ma densité intérieure et je regardais danser une image hors de moi ». Une fois au sommet de la hiérarchie, que faire, sinon subir les « exigences de l'Image elle-même » — avec, entre autres, la dévirilisation — et accepter de n'être plus qu'un « support de gestes destinés à définir une image s'irréalisant toujours plus », c'est-à-dire devenant de plus en plus abstraite au détriment du minuscule escargot, recroquevillé dans sa coquille, que l'homme-pape est condamné à rester. Avec cette très belle phrase pour conclure le chant I : [...] et moi, l'escargot fragile, je m'asseyais sur une marche de l'escalier pontifical, et je pleurais en silence. » L'essence a phagocyté l'existence.

Extrait de la notice à l’édition des oeuvres de Genet, La Pléiade