H. 2 : Vous savez, je ne sais pas ce qui m’arrive… c’est étrange… (L’air surpris :) J’accepte. Oui. (Ton furieux :) J’accepte. (Ton accablé :) J’accepte. (Ton
calmé :) J’accepte. (Ton ferme, décidé :) J’accepte. Qu’elle garde en elle son idée. Qu’elle la couve. Qu’elle la soigne. Qu’elle l’engraisse… ça m’est égal…
H. 3 : Ce n’est pas possible ?... Ne me dites pas que vous êtes devenu un de ces indifférents… un de ces tièdes pour qui les idées…
H. 2 : Mais voyons ! comment pouvez-vous penser ça… Non, pas du tout.
Nathalie Sarraute, Elle est là – extrait
Après avoir fait l’ouverture en 2001 du Festival d’Avignon avec L’École des femmes de Molière, Didier Bezace et Pierre Arditi se retrouvent, en compagnie d’Evelyne Bouix, autour d’un exercice verbal vertigineux où la raison vacille…
Elle est là, c’est l’histoire d’une obsession. Un homme, H. 2, est torturé par une idée qui loge dans la tête de sa collaboratrice F., et dont il ne sait rien. Sa seule
existence semble défier tout ce à quoi il croit, tout ce qu’il tient pour acquis. Il cherche à tout prix, quitte à imaginer le pire, à l’extirper, l’anéantir. Intolérant H.
2 ? Non, plutôt terriblement attentif à ce qui se joue entre les êtres, au-delà de la parole, des corps.
L’obsession est, avec le langage, un des thèmes récurrents de l’œuvre de Nathalie Sarraute. C’est ici le personnage principal, c’est elle qui mène la danse avec délectation. Elle
entraîne le spectateur dans les méandres d’une quête à la logique irrationnelle, à la limite de l’absurde et du rire dont on n’est jamais loin. Nous ne sommes pas enfermés dans un
théâtre cérébral. Au contraire, débordant d'énergie voire de fureur radieuse, ce théâtre va de l'avant, court après le mot qui suit, et l’idée qui s’échappe. C'est un théâtre en
marche.