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Entretien avec Faulk Richter

L’amour au temps de la mondialisation (extraits)

Un entretien avec l’auteur et metteur en scène Falk Richter
Paru dans HINZ UND KUNST, Hambourg – février 2003
à l’occasion de la lecture de Electronic City au Deutsches Schauspielhaus de Hambourg

Tom et Joy forment un couple, mais ils ne se voient jamais parce qu’ils sont tous les deux sans cesse en voyage. Lui comme manager dans les Business-lounges de ce monde, elle comme collaboratrice « stand-by » dans une chaîne de supermarchés. Un jour, tous les deux perdent le contrôle : Tom a un « black-out » et ne sait plus où il est ni ce qu’il y fait, et Joy s’effondre lorsque le scanner de sa caisse enregistreuse ne fonctionne plus. Electronic City raconte de quelle manière les deux personnages essaient de se maintenir dans cette réalité mondialisée. La nouvelle pièce de Falk Richter a été présentée pour la première fois dans une lecture au Schauspielhaus de Hambourg. L’auteur et metteur en scène, né en 1969, est à présent « metteur en scène maison » du Schauspielhaus de Zurich. Il travaille également pour la Schaubühne de Berlin ainsi que pour l’opéra d’État et le Schauspielhaus de Hambourg.

Existe-t-il vraiment des personnes qui vivent à ce point déconnectées dans un espace virtuel comme Tom et Joy ?

Naturellement, les personnages sont exagérés, naturellement, tout le monde ne vit pas ainsi. Mais lorsqu’on cherche une image expressive pour l’époque d’aujourd’hui, çe pourrait être un assortiment de managers qui se ressemblent tous, assis dans les Business-lounges, tapant sur leurs ordinateurs portables tout en téléphonant – comme Tom. Et derrière eux il y a CNN et on voit comme l’Afghanistan est bombardé ou comme, quelque part ailleurs, des troupes se concentrent pour « libérer » des chemins de commerce.

Et que représente Joy ?

C’est le personnage le plus complexe de la pièce, une femme qui a travaillé dans les jobs les plus divers et qui a trouvé cela intéressant. Elle a suivi les promesses du travail à horaires variables et celles de « voir le monde ». Maintenant en mission pour une chaîne de supermarchés, elle se trouve quotidiennement dans une autre ville, toujours avec la même caisse à scanner, et elle se rend compte qu’elle manque de racines et de cohésion. Elle n’a plus de lien avec rien.

Joy suscite de la sympathie, alors que des types de genre de Tom sont, d’abord, spontanément ressentis comme antipathiques. Pourquoi vous vous intéressez quand même à eux ?

J’ai l’intention de représenter la classe dominante, les gens qui prennent les décisions importantes dans ce monde – les managers et leurs guerres économiques – mais je trouve que ça serait trop simple de représenter leur style de vie uniquement comme ridicule. Ça m’intéresse toujours de savoir ce qu’un être humain aurait pu devenir, s’il avait eu d’autres chances. Un comédien peut faire apparaître cet autre potentiel qui, dans le cas de Tom, est aussi attachant. Tom essaie de chanter et n’a presque pas de voix, il n’y a pas de lien entre le bruissement incessant des finances dans son cerveau et ses sentiments – dans ces moments, il sent l’absence de tout ce qui est humain en lui, il n’est plus que support de fonctions. On se rend compte qu’il a des émotions mais que, en raison de la vie qu’il mène, elle ne peuvent jamais se développer. Ça m’intéresse de savoir combien de résistance il faut pour s’affirmer envers et contre les courants dominants de l’économie.

Quel serait votre idéal d’amour aux temps de la mondialisation ?

Quand on écrit une histoire d’amour, il y a toujours une partie qui est très ancienne, des situations fondamentales qui restent les mêmes, mais les conditions changent et les personnes changent aussi. Si on veut avoir aujourd’hui des relations qui méritent encore ce nom et ne deviennent pas de la marchandise, il faut – je crois – se décider régulièrement pour elles et donc contre certaines exigences inacceptables de l’économie mondialisée. Donc : tenir bon contre une certaine pression du succès ce qui n’est certainement pas simple. Il faut endurer pas mal de choses, si on veut vraiment vivre une relation.

Et sur scène ?

Le couple d’amoureux idéal dans une pièce de théâtre moderne, ça serait peut-être deux jeunes gens qui protestent ensemble à Gènes ou à Seattle, à Prague ou à Davos contre le sommet de l’économie mondiale, qui font connaissance lorsqu’ils expliquent chacun leurs idées pour un ordre mondial plus juste, qui prennent la fuite devant les flics, qui se fraient un chemin à travers ce carnage de la police, passent quelques nuits ensemble en prison, tombent peu à peu amoureux l’un de l’autre, ensuite ils rêvent de faire exploser quelques banques ou d’incendier les filiales de MacDonalds dans le monde entier, ensuite ils s’endorment l’un dans les bras de l’autre en écoutant Radiohead – ça serait romantique !