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Trois questions à Georges Lavaudant

La pièce mélange réalisme et fantastique de façon assez étonnante…

C’est vrai. La mythologie ouvre le spectacle, elle en frappe les trois coups, puis elle disparaît. Elle est là pour libérer l’histoire, permettre dès le début une très grande ouverture de champ. En l’occurrence cette histoire est celle d’un homme qui désire aller explorer le monde pour son propre compte. Cet homme, le héros de la pièce, celui qu’on appelle El Pelele, est quelqu’un qui vient d’ailleurs, quelqu’un de plutôt réservé et de discret. Son exploration va lui ressembler. Tout au long de la pièce, il est confronté à différentes situations, plus ou moins banales, plus ou moins extraordinaires - au début, on a d’ailleurs le sentiment qu’il passe d’un univers plutôt fantastique à un univers plutôt réaliste, puis on se rend compte que les choses ne sont pas si simples. Mais quoi qu’il en soit, ce n’est pas une pièce violente. Elle tient du conte ou de la rêverie, et son réalisme n’est évidemment pas en prise directe sur notre temps. Il me semble au contraire qu’une bonne part du travail de Jean-Christophe Bailly consiste à échapper à la fois au réalisme et à une certaine vulgarité contemporaine. El Pelele, la pièce aussi bien que le personnage, va de surprise en surprise, mais ces surprises elles-mêmes ne sont pas celles qu’on croit. Ce qui surprend, ce ne sont pas des coups de théâtre, c’est plutôt l’extrême liberté de l’écriture de Bailly, qui suit son cours et enchaîne à sa guise. Le protagoniste ouvre en quelque sorte des portes, d’où surgissent d’autres personnages, des situations, des climats, des images d’autant plus imprévisibles qu’il n’y a pas de continuité narrative ou psychologique : les personnages eux-mêmes sont des figures, des points de passage, comme dans les contes. Mais d’un autre côté, et c’est un autre piège, s’il y a conte, il est tout sauf naïf. Son héros est peut-être innocent, mais il n’est pas naïf. C’est aussi une des forces du Pelele : il dit vrai, il a une façon ouverte et franche de vous aborder dans sa parole, et du même coup, du fait de cette clarté-là, autour de lui les choses et les êtres se révèlent. Cette sincérité du Pelele est aussi ce qui touche Mariquita, dans une scène très importante, qui se fait attendre, puis déjoue l’attente du spectateur. C’est à ce genre de détails qu’on commence à saisir l’atmosphère de cette pièce, sa façon de frôler le théâtre, mais de ne pas y toucher, en quelque sorte. On pourrait presque dire que la gravité de cette pièce tient à sa légèreté. Ca a l’air d’un paradoxe, mais c’est vrai : il y a beaucoup de choses, ici, qui sont portées par le silence, par une manière de se placer légèrement en retrait, il y a tout un poids du monde qui est laissé entre les répliques. Cela dit, il y a tout de même un moment, et c’est l’un des centres de l’œuvre, où l’essentiel est énoncé assez nettement, dans un dialogue entre le pêcheur et le Pelele. Le pêcheur parle du fait que les hommes trouvent le monde pourri, grossier, et le Pelele lui répond, très simplement comme toujours, qu’il y a quand même de la beauté. Qu’il reste des éclats, des interstices de beauté, dans ce monde tel qu’il est.

Comment avez-vous abordé le travail ?

Du point de vue de la mise en scène, c’est une pièce sans solution préalable, un type d’objet que je ne connaissais pas. C’est toujours passionnant de s’affronter à ce genre d’objet inconnu. Mais il y a un caractère que j’ai senti très vite : c’est vraiment un spectacle pour une troupe. Jean-Christophe Bailly l’a écrit dans cet esprit. Il n’y a pas de rôle franchement prédominant. Sauf le Pelele lui-même, si l’on veut, dans la mesure où nous accompagnons sa trajectoire. Mais même le Pelele est plutôt un observateur, un déclencheur de paroles et de rencontres. C’est d’ailleurs l’homme du film, inspiré du vieux Goya à Bordeaux, qui prononce la plus longue tirade. Le personnage de la pièce qui recourt au langage le plus massivement est donc une figure absente, une image. Ce n’est qu’un détail, mais il est caractéristique, et il situe bien les enjeux : il faut trouver un point entre le métaphorique et le concret, mais aussi entre la parole présente et la parole différée.
Ce point, il se trouve peut-être dans l’espèce de calme et de simplicité avec lesquels l’écriture passe par tous ces registres, en brassant tous ces personnages plus ou moins fugaces, énigmatiques. Dans la mise en scène, il faut essayer d’accompagner cette simplicité, ce dépouillement. Il faut éviter d’être illustratif. Et en même temps, éviter d’être abstrait ou allégorique. Il faut naviguer entre ces deux écueils, sans être pris en tenaille par l’excès de réalisme d’un côté, l’excès de poésie de l’autre.

A ce stade des répétitions, comment vous apparaît El Pelele par rapport aux autres pièces de Bailly que vous avez mises en scène ?

Ce qu’il y a de nouveau, c’est peut-être sa très grande douceur. Jean-Christophe m’a dit d’ailleurs, après avoir vu un filage, qu’il s’était lui-même rendu compte de cela : il avait, en quelque sorte, "enlevé la leçon", et c’est un fait que par exemple il n’y a aucune adresse au public. Aucun aspect didactique n’est souligné, d’ailleurs rien ne l’est : même l’Espagne est une couleur plus qu’un paysage, et si Goya est bien présent, sa présence est celle d’un filigrane du spectacle. C’est comme si l’auteur avait visé à atteindre une certaine essence de la simplicité. Ce texte-là est comme un torrent de montagne. Il a sa fraîcheur et sa pureté, qu’il faut respecter. Inutile d’essayer d’en infléchir ou d’en grossir le cours, inutile de le violenter. On ne peut pas passer en force. Il y faut une approche légère, qui n’exagère pas sans pour autant banaliser. Il y a un vrai danger de s’en tenir à un registre simplificateur, quel qu’il soit, aussi bien celui du conte pour enfants que celui de la pure fantaisie. Ce sont des aspects du texte, mais qui ne suffisent pas à en rendre compte à eux seuls.
Il y a là-dedans une fragilité, une gravité retenue, une vraie pudeur, aussi bien dans la construction que dans la langue, une économie, qui sont l’un des charmes les plus secrets de cette écriture. Ce texte est, comme les précédents, traversé d’éclats poétiques, de fulgurances qui passent comme des comètes, mais seulement de loin en loin, et la douceur, la simplicité du reste sont d’autant plus frappantes. Comment traiter cette économie-là, comment la faire entendre, c’est ce que j’essaie de trouver.

Propos recueillis le 17 avril 2003