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Correspondance (extrait)

Dans l'indistinction des corps dissous

Chère Nicole,
comme je te disais dans mon précédent mail je travaille, le temps est compté, je dois retrouver ma concentration etc etc
je préfère donc t'écrire pour l'instant en retour de ton texte, je te téléphone bientôt
je trouve, comme le précédent, ce texte extrêmement clair, bien écrit
il y a la sincérité
il y a juste peut-être la fin à relire, plus pour une question d'ordre ou de ponctuation qui m'a un peu perdu ce n'est pas pour te passer de la pommade mais c'est vrai : j'aime surtout au début, on trouve les questions essentielles de ta démarche, ton envie, sa généalogie, traversée de doutes, hésitations, allers-retours
j'aime beaucoup "je cherchais confusément à savoir si le corps était libre"
c'est peut-être une des questions essentielles là, auxquelles il faut répondre,
parce que questionner la liberté du corps aujourd'hui déjà c’est se situer au-delà des corps séparés ou utiles,
parce que devant la question de la liberté les corps forcément sont ensemble
même si différents
Avant en effet, le corps des ouvriers portait toute la misère, elle était reconnue et vraie, c'était la souffrance identifiable et claire, évidente
et le marxisme voulait rendre en quelque sorte cet hommage aux corps souffrants, anonymes :
de dire que par eux viendra la révolution qui libérera le monde
maintenant ? maintenant cette souffrance existe toujours et ne nous dit plus rien
en tout cas rien de comparable ; et elle nous a déjà tant dit que pour elle, aujourd'hui,
c'est comme ne plus rien dire
alors qu'est-ce qui a changé ? une chose sur laquelle nous serons toujours d'accord je pense Nicole, malgré les générations : que nous vivons aujourd'hui dans une drôle d'"indistinction"...
la douleur ouvrière ou autre ne se distingue plus, est fondue dans le reste avec les autres douleurs qui ne sont pas moins injustes ou respectables,
nous sommes dans l'indistinction des corps dissous, des douleurs, des discours
par trop d'abondance, et de proximité, de représentations
et donc aucun d'entre eux, aucune d'entre elles ne nous renvoie quelque chose de singulier,une ligne à suivre
c'est ce qui nous perd et en même temps, je dis que c'est tant mieux, comme tu dis : on est plus dans les années 60ce que j'abhorre dans ces années c'est en effet cette manie des clivages
se définir en opposant : la gauche aujourd'hui qui oublie Nietzsche n'en sort toujours pas
ce que je retiens en revanche de ces années, et ce qui paradoxalement m'exalte aujourd'hui : les singularités
la singularité par exemple de Godard, dans un film incomparable, pour moi qui éclipse tous les autres, surtout les plus connus, comme par hasard c'est celui qu'on a tous oublié, comme "la maman et la putain" d'Eustache
le fait qu'on oublie ces choses-là me plaît, ça veut dire qu'il y a une logique et donc un espoir
Mais revenons aux artisans, justement
en cette période d'indistinction le couple artisan/artiste me semble très emblématique
de nos rapports : si proche, si éloigné donc : inconciliables (dans un premier temps, mais ce n'est pas irrémédiable justement...)je vis aujourd'hui avec ce sentiment un peu désarmant décrit dans Res/persona : tout ne m'a jamais semblé si proche
et si éloigné à la fois c’est pour ça que l'artisan "frère siamois" peut nous permettre d'interroger au plus profond la nuit de l'artiste
Face à l'artisan, l'artiste se doit d'être tel qu'il est, plus et mieux que jamais
il ne peut pas faire autrement
pour faire face à l'artisan en toute lucidité et honnêteté, l’artiste doit montrer ce qu'il y a de moins artisan en luiil doit ne pas savoir, mais avancer les mains vides
parce que c'est toujours ainsi quand on crée : une immensité vide
devant l'artisan, oui, je ressens cruellement mon incapacité à créer, à produire
je sens ma blancheur et ma propre faillite, ma tête vide, comme devant personne d'autre
voilà ce qui me caractérise, artiste
arriver à dire cette différence là, et, je suis d'accord : sans complaisance,la dire simplement cette différence, cette différence si évidente, implacable, l'adresser particulièrement aux artisans eux-mêmes
prendre cette responsabilité là, qu'ils la comprennent
en faire ce cadeau, si possible, aux artisans de cette part manquante, on la leur doit peut-être :cette raison pour laquelle justement nous venons les chercher
si loin et si proches
je ne mets pas de côté tout l'aspect politique celui concernant la Nike etc, et le produit, la production..."la nuit de l'artiste", sa nudité : pas par souci de rétablir une vérité ou quoi, verser dans le romantisme (dire à quel point il est dur de créer blablabla) non, et même non, surtout pas
car c'est tout le contraire
au contraire : dissiper la figure de l'artiste hors du monde, inspiré, merveilleux, magnifié, magnifique ce mensonge sur l’artiste toujours pour intimider et expulser les gens hors des salles
ou faire qu'ils y entrent tête baissée dans une espèce de soumission, fascination
non le contraire serait de dire aux artisans nos frères "siamois" : voilà comment je suis,artistes c'est souvent ne pas savoir, hésiter, être dans la confusion
mais aussi et surtout, c'est être bête, pas plus intelligent ni clairvoyant que les autres surtout pas
au contraire même, artiste c'est se prendre les murs avant les autres, souvent, c'est être ridicule
quelquefois indésirable, se mépriser, se trouver bête pourquoi ? c'est une histoire de sensibilité..c’est d’assumer un regard
juste dire : voilà, c’est ce regard : le mienne pas avoir peur de le dire, c'est tout
donc tout le monde peut comprendre
l'artiste ne soumet rien du tout, personne
Dire que l’artiste au contraire est avec nous, dans le monde parfaitement
et peut-être : peut-être que tout ce qu'il fait c'est ça : montrer des choses
les choses qui passent par là dans son regard
dire : ça et ça et ça
voilà
c'est ça
peut-être aussi : tracer des cercles ça avec ça, ensemble, des cercles
oui et c'est là que pour moi vient le politique, l'histoire de la Nike
la Nike comme possible oeuvre d'art, comme objet digne, parce qu’on veut nous faire croire qu’il y a des objets indignes aujourd'hui et que c’est pas vrai
les hommes sont indignes, il y a donc là-dedans l’histoire de la Nike, l’objet auquel on pardonne, ce serait un geste fort de l'art, parce que souvent,ça avec ça, ensemble, des cercles
oui et c'est là que pour moi vient le politique, l'histoire de la Nike
la Nike comme possible oeuvre d'art, comme objet digne, parce qu’on veut nous faire croire qu’il y a des objets indignes aujourd'hui et que c’est pas vrai
les hommes sont indignes, il y a donc là-dedans l’histoire de la Nike, l’objet auquel on pardonne, ce serait un geste fort de l'art, parce que souvent,contrairement aux artisans justement, l'art, de plus en plus, n'est qu'un geste
et non plus un objet
un geste simplement dirigé vers les objets, devant les hommes (bruno peinado)...l'art ce peut être simplement désigner un objet : ça
pour lui pardonner
c'est ce geste simplement artiste de faire rentrer tout dans des cercles, pour que ce soit
aimé : c'est ça pour moi
et de se confronter à l'artisan comme un alter ego, mieux exercer aiguiser son regard
sur moi-même, sa différence et se plonger dans le monde
tracer des cercles et dedans pouvoir tout entendre tout comprendre et aimer
parce qu'il y a urgence
il y a urgence nous artistes d'apporter notre pierre et sauver cette réalité là qui est la nôtre et que nous n'arrivons plus à aimer
parce que c'est notre drame peut-être, que nous n'arrivons décidément pas à aimer cette réalité
il faudrait la sauver, ce serait comme une drôle de mission, un pari, une odyssée
mais il y a l'amour lui-même à sauverparce que même l'amour est réquisitionné accaparé dans cette version d'amour dégoûlinante que nous sert Sarkozy tous les jours dans ses discours
avec Carla Bruni comme figure désarmante d'un détournement de l'amour, arme des plus redoutables et mortelle même"

Ronan Chéneau