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Entretien avec Ricardo Bartís

par Pierre Notte

Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur le mythe de Don Juan, et comment l’abordez-vous ?

Ricardo Bartís. Comment parler des mythes dans une époque où il n’y en a plus ? Comment dans une époque dévaluée où le mythe réduit, vidé, ressemble à la grimace parodique de la déroute ? Comment parler du mythe de Don Juan, et de la diversité de textes qui l’ont peu à peu vidé de sa substance ? Comment prendre le « récit » dans une époque discontinue et éclatée ? Comment accepter que le théâtre actuel soit orphelin de ces textes ? L’homme est-il obligé d’être parlé par le récit ?
Le théâtre peut-il échapper à ce qu’il a derrière lui ? N’est-ce pas cette fuite qui essaie d’attraper l’instant (celui que le temps et l’espace dispersent), et qui produit « l’événement » ?
La sexualité est-elle le champ de bataille, avec ses versions et ses délires ?
L’Etat, fiction dominante, punit à travers la figure du Commandeur l’audace qu’a Don Juan de rompre l’ordre établi. Condamnation morale, condamnation sociale du désir.

Y aura-t-il dans votre proposition une quelconque forme de narration ?

Là où ça fait le plus mal, dans le centre irrationnel, presque animal, fonctionne comme un récit simple : trois femmes et un homme âgé et malade, enfermés dans une antique bâtisse de Buenos Aires, rejouent un vieux théâtre familial en répétant les scènes de Don Juan. Ils essaient désespérément de se créer un territoire qui leur soit propre. Ils croient que peut-être ces répétitions cachent un écho plus profond.
Comme toujours, le récit est une excuse pour déployer des intensités, des rythmes, des accélérations. Une poétique du détachement. L’expression de mon regard sur le mythe de Don Juan.
Il n’y aura pas de « pièce de théâtre », cette naïve aspiration à une œuvre totale, ce concept « sphérique ». Seulement des restes, des délires, des phrases mal apprises, des gestes vides regardés avec humour et compassion.
De ce mythe de Don Juan il ne reste que quelques guenilles, des versions de versions, mal tournées, alambiquées. Mais il faudra de toutes façons faire « LA » scène, celle qui justifie, qui purifie, qui, comme un vieux rituel, convoque les fantômes.

Votre théâtre deviendra alors le lieu d’un cérémonial, et non plus la représentation d’une fiction…

Seule la mort pose la différence entre fiction et réalité.
Il y a cependant un texte dont s’emparent vos interprètes...
De vieux rideaux, des perruques usées, de vieux trucs auxquels le jeu appelle pour se défendre de cet univers inaccessible qu’est le texte. Une lutte atroce et sans pitié où les corps sont soumis à l’écrit, où cette expérience volatile de pure occasion qu’est l’acte théâtral reste figée dans l’éternité de l’écriture.

Entretien réalisé par Pierre Notte.
Traduction, Fabiana Piacenza