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Desert Inn, c'est l'histoire d'un homme - Howard Hughes - qui au milieu de sa vie s'est soudain retiré du monde pour mieux le posséder. L'histoire d'un homme pour qui le monde est devenu virtuel et les humains des fantômes...
La volonté de puissance, le pouvoir, c'est ce qui cherche à effacer la réalité...
Au sommet d'une tour dans le désert du Nevada, libéré du temps, vivant dans le épouillement le plus absolu, un homme se prend pour Dieu. Desert Inn raconte l'histoire de cet homme - une heure de sa vie au-delà de la vie. Rien dans cette histoire ne vient nous assurer, toutefois, que cet homme est bien Howard Hughes...

Michel Deutsch


H. H., Howard Hughes. Né à Humble (Texas) en 1905, mort à Houston (Texas) en 1976. Comme s'il avait voulu, d'un H. à l'autre, inscrire toute sa vie entre ses initiales, et soigner jusqu'à ce dernier détail. Car Hughes, implacablement obsédé par le contrôle et l'emprise, n'usait pas seulement sur autrui du pouvoir dont il disposait : peu de figures du monde réel auront donné à ce point à leur vie la forme d'une fiction (et gagné tant d'argent en route, et payé aussi cher pour cela), qui constitue désormais, comme l'écrit Michel Deutsch, " incontestablement l'une des histoires les plus fascinantes du siècle ". Héritier de la fortune de son père (dont la compagnie gérait la majeure partie de la production de pétrole texan), neveu d'un écrivain et cinéaste, le jeune Hughes produit son premier film à 20 ans, fonde deux ans plus tard sa propre maison de production (qui est la première à voir un de ses réalisateurs distingué par un Oscar). La même année, en 1927, il se lance dans la réalisation d'un des films les plus ambitieux de l'époque, Hell's Angels, avec Jean Harlow. Le tournage s'éternise : plusieurs scènes de combat aérien sont prévues, mobilisant plusieurs avions, et Hughes exige parfois des dizaines de prises. Une fois encore, le public lui donne raison et fait à Hell's Angels un accueil triomphal. Avec son talent, son renom, sa richesse, sa beauté aussi et sa volonté de séduire (les quelques photos de l'époque ne laissent aucun doute sur son charme), un homme tel que Hughes ne pouvait que multiplier les conquêtes féminines. Il ne s'en priva pas, collectionnant littéralement les actrices par dizaines, des starlettes les plus obscures du temps du muet à des vedettes de l'envergure de Katharine Hepburn ou Ava Gardner. Pourtant, après avoir confié à l'autre grand H. H. de Hollywood, Howard Hawks, le tournage de Scarface, premier grand film de gangsters dont la vitesse de montage, le laconisme et la violence auront une influence énorme, déjà Hughes prend quelque temps ses distances avec les milieux du cinéma et ouvre un nouveau front à son horreur des limites : passionné d'aviation, non seulement il apprend le pilotage et devient assez talentueux pour battre à plusieurs reprises des records de vitesse, devenant au passage l'homme le plus rapide du monde, mais il finit par racheter en 1939 la TWA. C'est alors qu'il revient au cinéma pour tourner un deuxième film, où il s'attarde à cadrer longuement et d'assez près le décolleté d'une débutante nommée Jane Russell : la publicité et le scandale assurent pendant quelques semaines le succès du Banni, jusqu'à ce que Hughes, brusquement, décide de mettre son oeuvre sous séquestre. En 1948, il prend le contrôle de la RKO, devenant ainsi le patron d'artistes tels que Josef von Sternberg, Nicholas Ray, Otto Preminger. Mais ses interventions excentriques, ses caprices, finissent par mener le studio à la faillite, et en 1966, Hughes est contraint de revendre ses parts dans la TWA. De plus en plus phobique et paranoïde (sa mère, semble-t-il, était obsédée par l'hygiène), Hughes vit isolé et finit par disparaître tout à fait dans la réclusion volontaire, au dernier étage du Desert Inn de Las Vegas. D'étranges rumeurs commencent à circuler sur son compte - mais la réalité, ainsi que le public l'apprendra après sa mort, était plus étonnante encore : il vivait le plus souvent nu, refusant tout contact, ne se coupant plus les ongles ni les cheveux, mais faisant mettre en conserve ses déjections…

D'abord, donc, une vie publique dans toute sa gloire, littéralement sous les spots, conduite sous le signe de l'accumulation - de prises, de films, de femmes, de records, de dollars - mais aussi de la dépense, de la folle vitesse qui consume et laisse derrière soi le trésor accumulé, sillage de fumée signant dans le ciel le passage de l'homme-comète que rien ni personne ne retient. Et puis, après cette débauche solaire, cette rage qui le poussait à se confronter toujours plus vite et plus fort à toutes les résistances - mur du son et gravitation terrestre, corps des femmes et fascination des foules - pour les soumettre à sa volonté, une sorte de crépuscule sinistre et secret, où le milliardaire, tel un nouveau saint stylite, se retire dans la solitude et le désert pour vivre au sommet non pas d'une colonne, mais d'un hôtel de Las Vegas, mort-vivant enseveli en plein ciel dans un appartement-tombeau transformé en chambre noire, aussi aseptisé qu'un bloc chirurgical. Une époque vouée à l'expansion, à la multiplication en pleine lumière (que fait en somme le cinéma, sinon multiplier chaque corps par les prises, les images, les copies ?), puis une autre consacrée à l'invisibilité, au mouvement de contraction d'une singularité se repliant sur elle-même. Ou encore : une période où le corps défie et surmonte ses limites parmi les autres autres corps (ce que l'on pourrait appeler la stratégie de l'immanence, ou boulimique : maîtriser le monde, c'est se plonger dans sa richesse concrète pour la consommer, jusqu'à épuisement), suivie d'une autre où c'est le corps lui-même qui devient la limite à dépasser afin de déboucher sur un Dehors absolu, délivré du monde physique (la stratégie de la transcendance, ou anorexique : à force d'abstention, d'abstraction et de refus, il faut bien que finisse par s'ouvrir au sein de l'épuisement même une issue dans ce monde dévasté par la possession). L'existence de Hughes, à certains égards, ressemblerait ainsi à une sorte d'épisode maniaco-dépressif, mais avec une unique phase maniaque couvrant la première partie de sa vie, suivie d'une phase dépressive également unique. Comme si, après avoir d'abord voulu dompter le monde en s'y épanchant, Hughes avait tenté de le dépasser en se concentrant, en se retirant en lui-même.
Pourtant, ce qui dans ce destin a d'abord retenu l'attention de Michel Deutsch, et cela depuis des années, longtemps avant que Hughes devienne à son tour un personnage de cinéma, c'est moins l'apparent contraste entre ses deux pôles lumineux et nocturne, rapide puis immobile, touche-à-tout puis intouchable, que la logique qui préside à leur ensemble et laisse entrevoir leur unité : logique folle, féroce, inexorable, qui conduit le goût de la possession à se sublimer en désir de pouvoir, un pouvoir qui aspire à la fois à dominer les êtres et à arracher son détenteur même à sa propre condition naturelle, débouchant sur une tentative aussi fascinante que désespérée : celle d'incarner le refus de la chair, de mourir à même la vie - celle de devenir, dès ici-bas, absent. Est-ce la vieille passion de Deutsch pour l'astronomie qui explique qu'il ait été sensible au rythme étrange de cette vie pareille à celle de certaines étoiles : d'abord l'expansion irradiante, puis un effondrement gravitationnel si intense que la lumière elle-même reste captive de l'astre englouti en soi-même ? Toujours est-il que Deutsch, depuis trois ans déjà, mûrit son projet autour de ce trou noir qu'est la figure vacante de H. H., tapie au centre d'un monde dont elle s'est soustraite ; faisant tenir à sa disposition des Chevrolets de série - toutes identiques, jamais utilisées ; entretenant un harem de prostituées payées pour se tenir prêtes, et qu'il ne fait jamais monter ; régnant sur des séries d'êtres et d'objets dans lesquelles il ne puise plus (car le passage à l'acte, la consommation, seraient déjà un affaiblissement), mais qu'il lui faut maintenir (car la puissance, la virtualité, ont tout de même besoin d'une existence en acte sans laquelle elles ne se distingueraient plus du pur néant)... Autour de la présence en creux du millionnaire invisible, Deutsch a imaginé quatre de ces jeunes femmes qu'il ne vit jamais que sur photos, dont le destin est d'attendre, auprès de cette " vie au-delà de la vie ", un signe qui ne viendra pas, tandis que derrière la porte, " dans le dépouillement le plus absolu, un homme se prend pour Dieu ".

Daniel Loayza


"Howard Hughes, the bashful billionnaire". "Howard Hughes, America's richest and most baffling industrial genius". Mais Howard H. est aussi l'homme le plus rapide du monde. A bord d'un des avions qu'il a conçus et qui est sorti de la Hughes Aircraft Co., il a battu le record de vitesse du voyage autour du globe. Mais ce milliardaire en dollars, cet ingénieur d'exception, ce grand pilote ne possède pas seulement des usines où se fabriquent les vecteurs de la vitesse, il est aussi le propriétaire d'une usine à rêves à Hollywood. Ses studios et ses stars alimentent le monde en illusions et en rêves. Howard H. se "paye" les plus belles femmes du monde, et peut-être même est-il aimé par celles que le public adule et désire sur les écrans des salles obscures. Le pouvoir de cet homme est immense. Immensément riche et puissant... Il ne supporte pas de porter une montre.

Et puis, un jour, Howard H., comme Howard Hughes, qui avait toujours recherché avec ostentation et avidité les feux de l'actualité, disparaît et devient littéralement l'homme invisible. Tout le monde pourtant sait où il est. Il ne se cache pas : il est simplement devenu inaccessible, invisible. Plus personne, ou presque, ne peut l'approcher, plus personne ne peut le voir. Désormais il dirige son fabuleux empire, et ne communique avec le monde, que par l'intermédiaire du téléphone. Aucune lumière ne pénètre plus dans la chambre où il vit cloîtré au sommet du Desert Inn à Las Vegas. Howard Hughes dort le jour et travaille la nuit. Il est terrorisé par les germes au point que les très rares collaborateurs qui travaillent avec lui doivent mettre des gants de caoutchouc pour toucher les objets qu'il devra lui-même toucher !...

L'homme invisible entretient une cohorte de prostituées, qu'il a choisies sur photos. Ces dames sont payées pour être à sa disposition à toute heure, de jour comme de nuit. Aucune évidemment ne l'a jamais vu et ne le verra jamais. ...] Des avions l'attendent dans les aéroports de la plupart des grandes villes du pays. Ces ...] avions, il ne s'en sert jamais. ...] Il se nourrit exclusivement de steaks et de fruits. Le plus souvent il est couché nu. Son corps est couvert d'escarres. Il ne se lave plus. Il passe en boucle les films qu'il a produits, pour certains réalisés, et dans lesquels jouent les femmes qu'il a possédées, peut-être aimées. Le pouvoir de Howard Hughes certes est immense. Du haut de son étrange cellule monacale qui domine la ville il dicte sa volonté aux employés de son gigantesque empire, mais aussi à des hommes politiques, à des dirigeants syndicalistes. Il corrompt les hommes de la CIA, les agents du FBI. Howard H. en est venu à ne plus aimer que le pouvoir, à ne plus aimer que lui-même en tant qu'incarnation du pouvoir, et c'est pour augmenter encore son pouvoir qu'il s'est mis hors d'atteinte, hors la vue! ......]

Desert Inn, c'est l'histoire d'un homme - Howard Hughes - qui au milieu de sa vie s'est soudain retiré du monde pour mieux le posséder. ...] En bas, sur le Strip, règnent le jeu, le hasard, l'illusion, l'amour - les rêves dérisoires de l'homme ordinaire. Le pouvoir, lui, n'est qu'ascèse, désir d'abstraction, volonté et logique. Aucune réalité finalement ne saurait plus y suffire. La volonté de puissance, le pouvoir, c'est ce qui cherche à effacer la réalité. Au sommet d'une tour dans le désert du Nevada, libéré du temps, vivant dans le dépouillement le plus absolu, un homme se prend pour Dieu. Desert Inn raconte l'histoire de cet homme - une heure de sa vie au-delà de la vie. L'histoire d'un homme pour qui le monde est devenu virtuel et les humains des fantômes... Rien dans cette histoire ne vient nous assurer, toutefois, que cet homme est bien Howard Hughes...

Michel Deutsch