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Notes

À un mois des répétitions, notre « projet utopique » prend forme.

Le scénario d'Oriza Hirata pour la première se précise : le soir du 24 décembre, toute une petite communauté hétéroclite est réunie par hasard dans un hôtel d'une station de ski proche de Téhéran – le propriétaire iranien de l'hôtel et sa femme, des investisseurs japonais, des touristes françaises, le directeur et le personnel de l'hôtel… On retrouve les principes de la dramaturgie d’Oriza Hirata : un lieu unique où les protagonistes se croisent, tentent de communiquer ; un monde où les silences disent plus que les échanges anodins et laconiques, où le temps semble ralenti, où les différences culturelles, source de quiproquos, font surgir cet humour si particulier, typique de l'écriture d'Hirata.

Amir Reza Koohestani souhaite désormais mettre en scène les coulisses de la pièce d’Oriza Hirata, le contre-point de ce qui se joue dans la première partie. Des coulisses chaotiques, où les comédiens chuchotent – en quatre langues : perse, japonais, français, anglais – entre les sorties et les entrées imposées par le découpage des scènes de la pièce d’Oriza, nous révélant leurs relations, leurs conflits… Un envers du décor évidemment imaginaire, en forme de réponse à ce qui s'est raconté dans la première partie.

C'est à Éric Soyer, scénographe et créateur lumière, que revient la délicate mission de donner une cohérence plastique aux différents projets. Il doit aussi traiter la question du surtitrage, qui ne doit pas être utilitaire, mais au contraire être un élément central de l'espace de ces Utopies ?, chaque langue du projet s’écrivant dans une calligraphie et un sens de lecture différent.

Des Utopies ? s’écrit à plusieurs voix. Amir répond à Oriza, qui lui-même me répond, avec une règle du jeu commune!: neuf acteurs, trois de chaque nationalité, une pièce d’une quarantaine de minutes pour chacun des deux auteurs/metteurs en scène invités. À charge pour moi, de mettre en scène un prologue et un épilogue, en tant qu’hôte du projet. Cette place d’hôte, et de producteur en tant que directeur du Nouveau Théâtre, est passionnante. Si je suis déchargé d’une certaine responsabilité en me fondant dans un ensemble, je dois tenter d’en dégager la cohérence à partir des propositions des autres. Par rapport à des mises en scène habituelles, cela décentre!: l’écoute des autres est plus palpable, et l’enjeu est autant de donner mon point de vue que de donner à nos invités les moyens artistiques, techniques, budgétaires appropriés…

Pour le prologue, un directeur du théâtre ouvre ces Rencontres internationales en prononçant une allocution inaugurale. Son discours, d’abord « sensé », va peu à peu se transformer, comme si les mots eux-mêmes se révoltaient contre cette langue de bois. Une manière de pointer le hiatus entre les paroles officielles, qui veulent placer la France face à l’étranger comme héritière des Lumières, et une réalité plus âpre et plus égoïste… L’épilogue quant à lui nous projettera dans le temps, dans les ruines du théâtre!qui accueillit Des utopies ? Une forme de politique-fiction donc.

À propos, pourquoi l’Iran et le Japon ? Nous souhaitions rencontrer des artistes de cultures les plus étrangères à la nôtre, nous confronter à l’écart le plus important. De plus, et peut-être surtout, Oriza et Amir sont aujourd’hui des artistes extrêmement importants dans leurs pays respectifs, comme sur la scène internationale. Ce qu’ils nous disent du monde, ici et maintenant, est tout simplement précieux.

Nous ne sommes ni anthropologues, ni sociologues, ni historiens : notre volonté de dialogue interculturel passe d’abord par des propositions artistiques pleines de nos univers respectifs. C’est l’étrangeté de l’Autre qui nous réunit. En ce sens, notre démarche n’est pas syncrétique, notre esperanto n’est qu’un mauvais anglais. Notre utopie n’est pas l’espoir d’une nouvelle humanité ou d’un nouvel ordre du monde, mais d’abord et avant tout un travail commun au plateau.

Nous sommes proches et lointains à la fois, nous sommes des « étranges étrangers » pour les autres, mais aussi peut-être pour nous-mêmes. C’est en tout cas ma conviction : se connaître soi-même, qui est une des fonctions de notre art, exige peut-être ce détour par des ailleurs réels ou rêvés. « Il était une fois, dans un lointain pays… ». Ce sont ces fables que nous essayons de construire qui nous tiennent debout.

Sylvain Maurice

01 octobre 2008