Spectacles
Des
Arbres à abattre (une irritation)
Entretien avec Thomas Bernhard
Bernhard : Quand je marche dans Vienne et que je vois des confrères, ils détournent toujours le regard. Je me promène toujours aimablement, et j'en vois un, parce que j'ai de bons yeux, j'en vois un qui, à cent cinquante mètres déjà, se précipite d'une manière totalement absurde dans un bureau de tabac, alors qu'il ne fume pas, rien que pour échapper à ma personne. C'est quand même dommage. On vit avec des êtres humains, finalement, et on a toujours envie de leur tomber dans les bras, tellement ils sont gentils. Et sans arrêt ils vous évitent. Si je suis devant une librairie à regarder la vitrine, il y a le libraire à l'intérieur, il est en train d'arranger tout ça gentiment, et dès qu'il me voit il disparaît, il se retourne et il disparaît.
À quoi attribuez-vous cela ?
Bernhard : À moi-même, naturellement. On est soi-même l'origine de tout le mal, c'est connu, mais ça permet d'avoir la voie libre, c'est bien plus agréable. Si l'on était aimé, on serait obligé de jouer des coudes à travers la foule, comme le pape, à qui ils arrachent ses vêtements quand il apparaît quelque part. Moi, ça ne m'arrive pas, je ne vois en général que des dos. Aussi bien du point de vue du corps que du point de vue de l'âme. Ils prennent immédiatement leurs jambes à leur cou, les gens. Aussi, avec le temps, j'ai acquis une sorte de vue de dos, je connais le dos bien mieux que la face des gens.
Est-ce que c'est devenu plus fréquent ces temps-ci ?
Bernhard : Oh, ça fait des dizaines d'années, ça a toujours été comme ça. C'était déjà comme ça chez moi, à la maison. Dès qu'ils me voyaient, ils se précipitaient dehors, parce qu'ils s'attendaient toujours à quelque chose de désagréable, alors que j'étais l'enfant le plus gentil qu'on puisse imaginer, réellement. J'étais adorable, avec de grandes et longues boucles, joli à regarder, j'avais une voix agréable, mais on ne laisse personne vivre dans le bonheur. Quand vous faites comme ça en étendant les bras, «Venez donc tous», personne ne vient, et quand vous ne voulez voir personne, garanti, il y en a plusieurs qui font la queue devant la porte. Tout ça est épouvantable, choquant.
Ce n'est pas vrai ce que vous dites là, vous, on ne vous choque pas si vite.
Bernhard : Si, je suis constamment choqué. Lisez donc mes livres, c'est un amoncellement de millions de chocs. C'est un alignement non seulement de phrases, mais d'impressions de choc. Un livre doit être aussi un choc, un choc qui n'est pas visible de l'extérieur.
Mais est-ce qu'il y a une grande différence entre l'écrivain Bernhard et la personne privée ?
Bernhard : Ça ne fait toujours qu'un, comme on dit si bien, il faut que ça forme une unité ; depuis qu'il y a des écrivains et des critiques, on a toujours lu : «L'art et la personne doivent former une unité», parce que sinon il n'y a rien du tout. Je m'en suis toujours tenu à ça.
Thomas Bernhard. Entretiens avec Krista Fleischman, traduction Claude Porcell, éd. L'Arche, pp. 145-147, 1993