Bleu ! Rouge ! Vert ! La Dernière lettre à Théo nous éclabousse de couleurs. Si, dans sa folie, le peintre va jusqu’à manger ses tubes de peinture, c’est afin de ne plus être transparent dans le regard des autres et en particulier de son père. Metin Arditi, qui nourrit des affinités très intimes avec le peintre, se glisse si profondément dans la chair du personnage qu’on en oublie qu’il s’agit d’une fiction.
L’écriture c’est [...] un exercice d’humanité. Chercher à se comprendre mieux. Et une prise de risque en allant à l’intérieur de soi, comme disait saint Augustin, pour aller vers l’autre. Je cherche à écrire la vraie communication avec l’autre, franche, forte. Alors c’est une consolation, oui, parce que l’on est sûr de ne plus être seul.
Metin Arditi à Jacques Sterchi, La Liberté, janvier 2004
__''DERNIÈRE LETTRE À THÉO, LE CRI DU REGARD
Par Anne Vouilloz__''
À quoi bon, Théo ? Tout à l’heure, ce sera fini. C’était fini depuis toujours. Depuis avant que tu ne viennes au monde.
C’est par ces mots que débute cette lettre imaginaire et rêvée. Des phrases simples qui surgissent du chaos et qui racontent la souffrance intime et la difficulté à être au monde.
Des mots qui claquent comme un coup de feu sous un ciel d’été.
Sous le ciel d’Arles qui rougit le teint, se déploie l’infernale spirale dans laquelle la vie de Van Gogh bascule, emportant avec elle ses propres démons et ses hantises fatales.
La déception du père d’abord, son regard qui juge et qui a décidé de la sentence. Son regard déçu qui ne le voit pas, qui ne lui donne aucune reconnaissance, aucune raison d’exister. Et tous les autres aux regards absents à qui il hurle en silence : Regardez-moi !, pour qui il peint avec frénésie des dizaines d’auto-portraits. Et puis la solitude dévorante et assassine qui le met en scène lui-même dans une arène, à la fois taureau et matador, sacrifié et sacrifiant jusqu’à la folie.
Et enfin, les soleils d’Arles qui portent l’esprit à son point d’incandescence, comme une insolation qui est un chant à la couleur et au mouvement.
__''FRAPPÉE AU CŒUR ET AU CORPS
Anne Vouilloz, Lausanne le 4 janvier 2006__''
Voilà bientôt une année que mon frère Roland m’a fait découvrir cette Dernière Lettre à Théo. On lui proposait de jouer le rôle de Van Gogh et il me demanda de le mettre en scène. Cette demande m’a fait très plaisir évidemment par la confiance et la reconnaissance de mon travail qu’elle impliquait, mais en même temps elle me bouleversait aussi puisque j’ai toujours travaillé en duo avec Joseph E. Voeffray.
Le texte de Metin Arditi me frappe à la fois au cœur et au corps. Sans doute parce que je suis comédienne et que j’éprouve à la lecture des sensations et des images qui évoquent immédiatement quelque chose de l’ordre du vécu... Ce texte je le ressens physiquement. Il me fait vibrer. J’aime la façon dont Metin Arditi glisse de la réalité à l’imaginaire et comment son écriture libère cette force d’émotion dans une langue toujours vraie et authentique. Le sujet m’intéresse aussi. Dans plusieurs des mises en scène réalisées avec Joseph E. Voeffray, nous nous sommes interrogés sur la situation de l’artiste. Or dans ce cas, il s’agit bien d’un très grand artiste qui parle de lui, de son rapport à la peinture, à sa famille, au monde...
Mettre en scène un monologue n’est pas dans l’ordre de mes projets. Il est vrai que je privilégie les pièces à grande distribution, mais j’ai pensé que le travail d’acteur que j’aime particulièrement faire pourrait atteindre une plus grande intensité dans un monologue. Une image me vient souvent à propos de ce travail: “porter” un acteur, dans le sens de la phorie ou plutôt de l’eu-phorie, du bon port, du port qui le mène au-delà de lui-même dans la joie d’être, afin qu’il trouve la lumière et le rayonnement. Or Van Gogh évoque souvent la joie et le rayonnement qui illuminent les personnages. Dans ce contexte-là il me semble d’autant plus important que la lumière et les couleurs éclatent.
Dans nos mises en scène, nous avons souvent eu recours à la peinture ou à des peintres (Bacon, Kitaj, Balthus,...) Mais Van Gogh est l’un de mes préférés, pour ses couleurs flamboyantes, ses paysages qui roulent dans d’intenses vibrations à l’infini, ses soleils fous, ses multiples et étranges autoportraits. Il exprime dans ses toiles une telle force de vie et de mort... Sa peinture est un détonateur qui ouvre sur d’autres espaces de création et de liberté!
Quand on découvre la poignante correspondance qu’il a laissée, on comprend mieux alors comment l’homme s’est épuisé, s’est littéralement vidé dans sa peinture; qu’il a peint de toutes ses forces et de toute son âme et qu’il y a laissé sa peau. Reprenant une phrase de Millet dont il fait le credo de sa propre existence il déclare à Théo : ''L’art est un combat - dans l’art on doit y mettre sa peau. Il faut travailler comme dix nègres
nus; je préférerai ne rien dire plutôt que de m’exprimer faiblement''. Ce sentiment de combat contre tous et surtout contre lui-même, en état de survie permanent, vagabond insaisissable aux colères excessives, Van Gogh l’éprouve sans cesse, avec intensité et fureur.
Cette dernière lettre à Théo se situe dans cet espace-temps où le combat cesse et où surgit la mort comme ultime décision. Ce qui m’importe de montrer dans cette mise en scène, c’est l’histoire d’un être particulier qui confronté à ses désirs, à ses souffrances et à ses fantômes devient cet être singulier qu’est Van Gogh. C’est l’histoire d’un devenir. Dans ce travail je garderai en tête cette phrase de Nietzsche: Il faut beaucoup de chaos en soi pour enfanter d’une étoile qui danse.
Van Gogh est une énigme. La mise en scène une enquête. Et je me plais à penser qu’elle va me permettre de découvrir au fond de l’oeil d’un de ses autoportraits, l’image inversée du rêve qui s’est brisé à Auvers un jour de juillet 1890.
Travailler avec Roland ce n’est pas la première fois et j’espère que cela nous permettra d’aller plus vite et plus loin, en chœur, plus intimes dans l’échange et la compréhension. Je ne parle pas de famille au théâtre, je préfère plutôt l’idée de meute. Cela reste plus sauvage et plus engagé dans le respect de l’individu. Faire du théâtre pour moi a toujours été un engagement de vie. Depuis que j’ai voulu en faire, je me suis battue pour pouvoir le faire. Malgré les peurs, les angoisses, les déceptions, l’important c’est de tracer sa ligne de vie avec passion et intégrité.
Au fond si le combat cesse, le rêve et la vie s’effacent...