Denis Lanoy, Metteur en scène :
Le Décalogue du dernier jour n’est pas un catalogue.
Mes récentes recherches sur le théâtre médiéval m’ont amené à envisager que nous construisions un théâtre de tréteaux et créions un répertoire contemporain qui y soit adapté.
C’est une manière pour moi de réaffirmer la nécessité qui est la mienne de fabriquer des “objets théâtraux au plus proche des spectateurs”. Objets que j’ai autrefois nommé “jetables”.
J’ai donc demandé à Emmanuel Darley de participer à l’élaboration de la première série de textes de ce répertoire pour théâtre de tréteaux.
J’ai défini un cadre à la commande d’écriture. J’ai raconté à Emmanuel Darley mon souci d’un théâtre de proximité qui ne soit surtout pas un théâtre de l’intime et de la psychologie. J’avais envie d’une grande fresque, d’une grande épopée, mêlant des styles différents, passant du tragique au grotesque. J’ai évoqué, le sous-jacent moyen âge, les formes théâtrales inventées, développées à l’époque médiévale : monologue dramatique, moralité, sotie, farce, miracle, mystère, “hystoire per personayges”. Je lui est confirmé que je ne souhaitais pas faire de la reconstitution historique ni adapter des textes anciens.
J’ai beaucoup insisté sur le fait qu’il s’agissait aussi d’écrire une “grande fresque”, comme un mystère, qui soit constitué d’une succession “de petites formes” d’une vingtaine de minutes et que chaque petite forme puisse être offerte aux spectateurs comme un spectacle en soi.
Nous avons aussi, avec Emmanuel Darley, abondamment parlé de la peinture des primitifs septentrionaux, peinture médiévale, tant à cause des thèmes peints, souvent religieux, qu’à
cause des choix esthétiques qui y sont développés, en particulier le fait que traitant le sujet de manière réaliste (portraits hyper ressemblants, étoffes détaillées jusque dans
la texture des brocarts, réalisme des paysages campagnards ou urbains, etc.) la composition générale du sujet reste totalement soumise à un concept intellectuel.
Si chaque élément du tableau est peint de manière “réaliste”, la composition d’ensemble échappe totalement à ce réalisme, montrant dans un même espace, celui du tableau, une
simultanéité de scènes qui ne peuvent être “réalistement” vues en même temps.
Je lui ai parlé de ma secrète passion pour cette peinture, considérant qu’elle était, devait être, le meilleur exemple, la meilleure définition, de l’art théâtral, un subtil
mélange de détails réalistes qui composent une grande fresque qui elle ne peut être qualifiée ni de réaliste, ni illusionniste, ni imitative, mais qui dans sa démesure puisse être
un dialogue violent avec le monde, une question intense, sans concession, posée aux hommes et à leur Histoire.
Certainement c’est ce dernier aspect qui a permis à Emmanuel Darley d’imaginer le Décalogue du dernier jour. Suite à nos discussions, il m’a proposé d’écrire une histoire du dernier jour, dans lequel, je pourrais retrouver la fresque dont je rêvais pour aujourd’hui avec des réminiscences de la peinture des primitifs.
Je cite ici Emmanuel Darley, qui mieux que je ne pourrais le faire raconte le Décalogue du dernier jour :
"Le projet Décalogue du dernier jour réunit dix textes courts de théâtre (une vingtaine de minutes en moyenne) ayant pour thème commun le dernier jour avant la fin du monde. J'aborderai cette thématique sous diverses formes et pour des publics variés : textes dramatiques, comédies, scènes de couple, scènes de groupe, monologues, textes jeune public. L'objectif est de construire un répertoire pour un spectacle itinérant où pouvant être joués indifféremment et de manière indépendante, un ou plusieurs textes, en conservant la possibilité de jouer l'intégralité du spectacle (durée approximative : 3 heures). Ecrire dix textes donc, pouvant par leur thème partagé, par la construction ordonnée, ne faire qu'un. Ce qui est posé au départ, ce qui sera commun à chaque texte, précisé dans le propos même ou suggéré, peu à peu dévoilé par le ou les personnages, c'est l'annonce aux informations, sans davantage de précision, de la fin du monde imminente (le lendemain). Il reste à chacun, un dernier jour à vivre. Chacun, quelle que soit sa position, doit faire face brutalement. Comment réagit-on ? Que fait-on de ces dernières heures ? Avec qui choisit-on de les vivre ? Quelques personnages devant nous, confrontés, certains agissent, font ce qu'ils peuvent, d'autres sont plutôt spectateurs et observent pour nous l'anarchie terminale du monde. Cupidité, violence, égoïsme mais aussi, tendresse, tristesse, retraite. Couples qui se déchirent, couples qui se retrouvent, femme seule jusqu'au bout, des qui veulent oublier dans l'abondance, des qui ne veulent pas comprendre. Famille empêtrée dans une mise à plat, un partage grotesque. Et puis des enfants, livrés à eux-mêmes, pillards amassant des richesses dérisoires. Des clandestins pratiquement parvenus ici, dans l'eldorado, n'ayant rien entendu de ce qui va survenir. Un roi, un puissant, d'abord dans l'ignorance, puis ayant la responsabilité d'annoncer à ses sujets la nouvelle. Un homme qui balaye, cela semble son métier, et qui nous interroge, pointant du doigt les erreurs, les dérives, les bassesses, nous disant être, incognito, l'élu, celui qui va conclure le monde en refermer les portes. Petites histoires, paroles intimes, pensées et doutes pour dire une histoire plus, vaste, universelle.
Ne rien dire de ce qui arrive ensuite, de ce qui se produit en vrai, de ce moment où le monde disparaît. Laisser cela en suspend, la discrétion du spectateur.
Balayer en dix textes quelques possibles, avec humour ou de manière plus dramatique, toucher du doigt le questionnement avec profondeur ou légèreté, travailler la langue, lorgner du côté de la peinture et s'inspirer de visions picturales du jugement dernier, regarder le monde d'aujourd'hui dans sa bêtise et sa brutalité, ne pas négliger la foi, l'espérance, voilà quelques-unes des pistes de travail que j'ai envisagé pour ce vaste projet d'écriture. "
Je sais gré à Emmanuel d’avoir parfaitement compris le fouillis de langue, le galimatias langagier qui dû être le mien lorsque je lui racontais mes secrets médiévaux, d’avoir imaginé le dernier jour puis écrit ces dix textes qui ne sont pas un catalogue mais véritablement un polyptyque.
En effet la pièce écrite par Emmanuel Darley n’est pas une succession de récits ou d’anecdotes historiées. Les textes forment bien un ensemble, un tout, comme un polyptyque. Ce
que finalement j’attendais, sans l’avoir, jamais, lors de nos entretiens, nommé.
Le sujet de ce grand tableau aux colorations franches est, bien sûr, cru, cruel, brut et brutal. Le dernier jour est, s’il en est, un sujet sérieux, mais tellement hors mesure,
que toute les règles dramaturgiques sont bousculées. Au détour du drame la promesse eschatologique renverse le personnage qui devient grotesque, la possible apocalypse tire des
larmes de dépits aux bouffons.
Que se passerait-il s’il s’avérait que ce soit vraiment, demain, le dernier jour ? Il me faut donc travailler comme un peintre primitif flamand, raconter cette histoire, improbable, impropre à toute narration, comme si j’avais reçu commande d’un tableau du jugement dernier. Tout mettre, là, devant les yeux des spectateurs, bien en face. Faire que la vision d’ensemble, le polyptyque, ne puisse être “réaliste”, mais que, à contrario, chaque détail dans sa nudité exposée soit suffisamment, lui, “réaliste”, comme vrai, comme imitation du possible, du monde possible en ses derniers instants.
Ce soucis du détail réaliste nous oblige, les comédiens et moi-même, à porter une très grande attention, une très grande tendresse aux personnages du Décalogue du dernier jour. La qualité, la finesse du portrait doit être irréprochable. Le fin pinceau de l’acteur doit scruter le moindre détail, le frémissement de la peau du personnage. Et pour conserver toute validité au projet conceptuel et non réaliste de l’ensemble, ne jamais avoir recours à des trucs et tours de passe passe psychologisants, ni aux grosses et terrifiantes ficelles de la caricature sociale. Mais au contraire faire preuve de toute la délicatesse possible, comme celle de Rogier Van der Weyden lorsqu’il peint les damnés, condamnés aux enfers, et qui la peau belle, se retournent vers le Saint Jugement, exprimant plus d’incompréhension dans le regard et par l’expression des gestes, que de terreur devant la bouche gueulante, enflammée, grande ouverte, de l’Enfer.
Parce que c’est cela, cette délicatesse obligée aux personnages qui, plus que le sujet, plus que l’idée, m’a durablement impressionné, aux lectures, puis relectures, des textes d’Emmanuel Darley. Chaque fois que je recevais un nouvel épisode, une nouvelle description d’un détail du Décalogue du dernier jour le sédiment de délicatesse se déposait. Comme dans la peinture du retable de Van der Weyden, les personnages, tous humbles, même le Roi, expriment plus d’incompréhension que de colère, plus de douleurs que de terreurs. C’est sans doute ce qui nous rend si fragile, si instable et attachant. Finalement nous souffrons plus que nous ne terrorisons. Et c’est ce que je retrouvais, à chaque lecture, cette incompréhension en toute circonstance, du sens secret de la vie.
La pièce d’Emmanuel Darley s’achève sur ce dialogue, qui pour moi, contient dans les trois dernières répliques le résumé foudroyant de ce que je viens de tenter expliquer, sans savoir où nous sommes, nous souffrons davantage que nous n’avons peur :
" C : C’est fini.
D : Bien fini.
C : Est-ce que tu trembles ?
D : Est-ce que tu pleures ?
C : Où sommes nous ? "
Denis Lanoy, le 23 août 2005
La création du Décalogue du dernier jour aura lieu en Lozère début novembre 2005 à la suite d’une résidence dans le canton de Saint-Germain de Calberte (11 communes, 3000
habitants).
Elle est le résultat d’un accompagnement au long court entre ADDA/SCENES CROISEES DE LOZERE et la Compagnie TRIPTYK-THEATRE, compagnie conventionnée, implantée à Nîmes.
Cette résidence s’est réalisée en plusieurs périodes.
La première a correspondu à la définition du projet et à la mise en place des premières rencontres. Elle s’est déroulée du mois de mai 2004 au mois de juin 2005.
Il s’agissait tout d’abord de définir les objectifs artistiques et techniques de la résidence autour de l’idée d’un théâtre de tréteaux permettant l’itinérance dans un territoire
avec très peu d’équipement culturel.
Le projet fut exposé lors de nombreuses rencontres aux élus locaux, responsables associatifs, enseignants du canton.
Un second temps en avril 2005, commença l’installation durant deux semaines de la compagnie au Collet de Dèze (commune du Canton) pour finaliser les répétitions de
SYLVESTRE de Jean-Yves PICQ.
Ce fut l’occasion de rencontres nouvelles avec la population et de la mise en place des premières animations : rencontre avec les collégiens et répétitions ouvertes au
public.
Au mois de mai et juin SYLVESTRE a été présenté à 10 reprises sur l’ensemble du Canton. Ce spectacle a été joué directement chez l’habitant qui souhaitait réunir une
vingtaine de personnes chez eux.
Ces dix représentations furent le premier geste artistique de la compagnie durant cette résidence. A l’issue des représentations, une rencontre était organisée pour expliquer la
suite de la résidence qui commencera cet automne.
Le TRIPTYK-THEATRE s’est installé depuis le 26 septembre 2005 à Saint Germain de Calberte pour y répéter LE DECALOGUE DU DERNIER JOUR qui sera diffusé du 11 novembre au 11 décembre 2005 dans les communes du canton pour une vingtaine de représentations.
Pendant cette période nous mènerons plusieurs actions culturelles avec la population, les associations, les écoles et collèges :
rencontres, répétitions ouvertes, lectures et ateliers. Un calendrier de toutes ces actions sera disponible début octobre.
Durant les répétitions du DECALOGUE DU DERNIER JOUR, nous programmerons dans les huit écoles du canton une série de représentations de LA BOITE A PESTACLE, conférence spectacle pour jeune public qui explique à partir d’une maquette, le fonctionnement d’un théâtre.
L’Adda.Scènes Croisées regroupe en une seule et même structure, une association départementale pour le développement des arts et une scène conventionnée départementale, dont les bureaux sont situés à Mende, en Lozère.
Ses principales missions sont :
L’Adda.Scènes Croisées ne gère pas directement de lieu de diffusion, mais travaille en partenariat avec tous les lieux disponibles dans le département. Ce concept de scènes éclatées sur un territoire assez large, impose à cette institution de réinventer régulièrement son rapport au public, et avec les artistes d’expérimenter de nouvelles formes de diffusion . La nécessité de concevoir des projets adaptés à un environnement essentiellement rural, amène cette structure à déplacer le spectacle vers le public, dans un esprit d’entière disponibilité pour le micro-territoire départemental concerné.
Afin de mieux satisfaire cette objectif de se rapprocher du public, très vite, la mise en résidence d’artistes s’est imposée comme étant le vecteur privilégié. Pour ce faire, après un premier accueil du Triptyk-Théâtre, pour la diffusion de deux spectacles (« La boite à Pestacle » et « Têtes Farçues »), il s’est avéré que la compagnie partageait les mêmes envies d’expérimenter une résidence de plusieurs semaines sur un territoire à cheval sur le Gard et la Lozère « Les Cévennes », avec un séjour prolongé sur le canton de St Germain de Calberte.
Ce projet de résidence a été proposé à la communauté de communes inscrite sur ce territoire, qui en a immédiatement accepté le principe et octroyé tous les éléments nécessaires pour faciliter l’installation de la compagnie. Pour concrétiser la présentation de cette résidence à tous les acteurs de terrain, une pré-résidence a été organisée en mai et juin 2005, avec la diffusion chez l’habitant d’une petite forme théâtrale, « Sylvestre » de Jean-Yves Picq, que l’Adda.Scènes Croisées avait commandée à la compagnie.
Cette action menée étroitement avec la compagnie nous permet de tester une nouvelle forme d’intervention culturelle. En effet, elle lie à la fois la sensibilisation du public, la création d’un spectacle et sa diffusion. D’où l’obligation de prendre le temps d’investir le plus correctement possible ce territoire pas forcément facile, et ainsi de participer à la réduction des inégalités d’accès à la culture pour les habitants de ce canton. Ce projet de création d’une œuvre théâtrale contemporaine permet à la structure de créer du lien social et d’avoir des relais sur le terrain en vue aussi d’autres projets culturels.
Ceci étant, dès le départ, le projet n’était en rien ficelé. Le pari était justement de faire avec les gens, de construire le projet au fur et à mesure de son déroulement et des rencontres initiés au fil du temps, avec la population du territoire concerné.
La commande d’une série de dix textes courts à Emmanuel Darley, va nous permettre de satisfaire à la fois le jeune public et le public adulte, car la compagnie a bien intégré que cette complémentarité sera au service d’une meilleure sensibilisation et participera d’une économie d’échelles évidente.
Bien entendu la réalisation de ce projet qui voit le jour avec la Communauté de Communes de la Vallée Longue et du Calbertois et le soutien de Musique et Danse en Languedoc Roussillon n’est qu’un point de départ pour faire émerger d’autres projets culturels sur ce territoire.